Classes sociales

Comment intégrer les classes sociales, catégorisation la plus ancienne et populaire en sociologie, à la Théorie des Cercles Sociaux ? Voyons notre societarium personnel comme un jeu de construction. Chacun reçoit à la naissance une boîte de base, dont les pièces varient déjà : personnalité des parents, lieu de résidence, milieu humain fréquenté, tout cela fait des motifs hétéroclites. Mais les pièces ont grossièrement les mêmes rôles : membres de la famille, habitants du quartier, animaux familiers, des jouets, etc. Chaque année l’enfant reçoit une boîte complémentaire, de plus en plus différenciée selon son milieu social. Les nouvelles pièces reflètent sa “classe”, incluant les goûts, activités, habillement, croyances, espérances, attachés à son milieu. L’enfant s’imprègne d’un environnement-type, fait de récits, musiques, livres, sports, cuisines et autres codifications culturelles.

Voyageur de classe

Nous recevons en quelque sorte un préfabriqué du Societarium, un modèle de la classe. Il s’intrique au Stratium, notre personnalité, déjà occupée par des nécessités vitales, des modulations hormonales, une foule de transformations déclenchées ou spontanées (fantasmes), avec au sommet l’auto-observation finale qui fonde l’image de soi. Certains stratium(s) deviennent à l’étroit dans leur societarium et font éclater leur préfabriqué. On les appelle ‘transfuges de classe’. Je préfère le terme ‘voyageur’ de classe, qui fait penser aux passagers d’un paquebot. Un client prévu rester en 3è classe a les talents nécessaires pour monter en 1ère et participer à ses débats intellectuels altiers. Contrairement au ‘parvenu’, qui s’y hisse grâce à un heureux concours de circonstances plutôt que par ses qualités, le ‘voyageur’ ne renie pas la 3ème classe. Il s’y sent aussi bien qu’en 1ère. Il n’hésite pas à y retourner et sa gène est moindre que celle de ses anciens co-passagers de 3ème.

Qu’est-il arrivé à son societarium ? Le voyageur a récupéré des pièces dans d’autres boîtes, qui ne lui étaient pas destinées au départ —mais pas interdites non plus. Son societarium est plus complexe et diversifié. Grâce à cet élargissement, le voyageur aura peu de difficulté à se couler dans l’habit de citoyen du monde. Il éprouve le paradoxe de sentir son identité dilatée et simultanément être moins identifiable par ses co-passagers, qu’il soit en 3ème ou en 1ère classe.

Le carcan est-il dans la classe ou dans le concept ?

Revenons à cette notion de classe sociale, qui a été exacerbée au-delà du raisonnable par certains auteurs. D’où vient sa popularité ? Est-ce un si pesant carcan social ou sert-il un peu d’excuse générale pour nos désirs désappointés ?  Bien que nos dispositions nous individualisent dès la naissance, nous sommes généralement, en fin de compte, ce que la société a inscrit en nous. C’est l’affirmation des sociologues quand ils ne jurent que par ces fameuses classes sociales. Le constat est réducteur mais intéressant à condition d’en comprendre l’immense fragilité, pour plusieurs raisons :

Être ce que la société a inscrit en nous ne veut pas dire que ce programme a été suivi fidèlement. C’est même le contraire. Personne ne devient exactement ce qui est prévu pour lui. L’individu est une histoire inattendue, une succession d’interactions entre dispositions et contraintes où il a fait des choix. Là émerge la notion de liberté. Les programmes tournent dans les cerveaux humains avec des résultats imprévisibles. Sinon ceux écrits par les régimes totalitaires n’auraient eu aucune difficulté à s’imposer.

Ignorer les bandes

“La société” ne désigne pas un Grand Programmateur qui définit les mouvements de ses pions comme dans un jeu d’échecs. Elle crée plutôt des circuits délimités par des bandes pour orienter les nouveaux acteurs, comme dans une file d’attente vers plusieurs guichets, au milieu d’une profusion d’évènements majoritairement aléatoires. Nous avons peu conscience d’à quel point nos vies sont dirigées par le hasard, parce que notre conscience est justement occupée par les repères qui permettent d’y échapper. Les “bandes” des classes sociales apparaissent à cette conscience bien plus hermétiques qu’elles le sont en réalité. Le verrouillage tient surtout au fait que les files voisines sont occupées par d’autres personnes peu enclines à laisser leur place. Les classes sont figées quand tout le monde participe à les figer, y compris les mal classés qui n’ont pas toujours envie de voir leurs enfants devenir transfuges.

La conscience s’attarde trop sur cette affaire de classes quand elle devrait s’occuper des manières de s’en affranchir, dont beaucoup sont à portée. C’est ainsi que procède le voyageur de classe. Il ne cherche pas à “s’évader” de sa classe ; plus simplement il ne s’y sent pas enfermé. Il soulève la bande, traverse, la laisse retomber. Il gardera le fatalisme obligatoire face au hasard, dont celui de la génétique, impossible à contrôler a posteriori. Mais au moins se débarrasse-t-il du fatalisme attaché à la conscience de classe. On peut améliorer des talents sans changer de gènes, sans renier ses parents. Et certains évènements favorables peuvent être déclenchés.

Je classe donc je suis

“Que suis-je?” et “À quoi j’appartiens?” sont deux questions intriquées mais à traiter séparément. C’est l’identité personnelle et l’identité sociale. Stratium et Societarium. L’identité sociale est plus contextuelle, s’effondre parfois subitement, ou se glorifie, en général temporairement. C’est la moins définitive mais la plus difficile à changer parce que d’autres acteurs sont à l’oeuvre avec nous. Elle est néanmoins profondément identitaire, non pas forcée mais intégrée à soi, même quand nous en sommes victimes. Bien qu’involontaire au début, notre classe sociale est constitutive. Pas d’évasion possible, mais l’émancipation, oui. La liberté d’émancipation vient en premier lieu de soi, tandis que la liberté à changer l’ordre des classes vient en premier lieu des collectifs.

Pourquoi les intellectuels se trompent

Changer d’ordre en société, mais comment ? C’est là où le concept de classe a conduit aux régimes les plus aberrants et meurtriers de l’Histoire. La Russie stalinienne et la Chine maoïste ont massacré leur classe intellectuelle parce qu’il n’était pas possible de l’enfoncer sous la classe ouvrière. Elle a donc été simplement éradiquée. Terrifiant pouvoir mortifère de l’idéalisme quand il se prend pour la divinité créatrice ! L’erreur réside dans la confusion entre concept ascendant et descendant. L’ascendant, les acteurs sociaux n’ont pas besoin d’y réfléchir. Il les anime, il est partagé par tous, il transforme spontanément la société. Tandis que le concept descendant est un idéal qui se cherche désespérément dans la réalité. Quand il ne s’y trouve pas, il s’impose. Le résultat veut remplacer les conditions initiales. C’est sans espoir, car il n’existe pas encore. Il n’est pas partagé, il scarifie la société.

Or le concept de classe n’est pas ascendant mais descendant. Par lui-même il ne fait agir qu’une minorité d’idéalistes. En faire une loi universelle, c’est la charrue qui se met devant les boeufs. Avant d’avoir pu réaliser la portée de leur erreur, les intellectuels étaient déjà exterminés, ou dévoyés comme Sartre, ou aujourd’hui Mélenchon. Pourquoi les idéalistes se trompent-ils ? Toujours parce qu’ils sont piégés dans leur regard descendant. Ils se sont pris pour Dieu, capable de refaire le monde sans tenir compte de ses lois. Puisque c’est Moi qui les a faites, Je suis capable de les changer ! Le scientifique, à l’inverse ne cherche qu’à les connaître. Grand fataliste devant les lois naturelles, il les applique. Lorsqu’il est un peu trop enfermé également dans son regard, ascendant cette fois-ci, il n’aperçoit aucun idéal meilleur, mais au moins ne se trompe-t-il pas. Il est dans la bonne direction causale.

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