Quand l’équilibre est une catastrophe en politique

Une question me taraude : Comment le président le plus centriste de l’histoire de France depuis un siècle a-t-il pu être celui qui a dégradé son rang mondial comme jamais auparavant ? L’excuse du Covid ne tient pas une seconde. Le choc pétrolier des années 70 fut un impondérable bien pire pour l’économie. Le Covid, lui, a touché tous les pays, et la politique dépensière n’a pas empêché un médiocre classement de la France pour le nombre de morts. 4 ans après ce triste épisode, elle n’a fait que plonger davantage dans la dette. Macron, ancien premier de classe, est coiffé à présent du bonnet d’âne. On ne peut pourtant pas le traiter d’aveugle ou d’extrémiste. Comment son parfait équilibre au centre de l’échiquier politique a-t-il abouti à une gestion aussi désastreuse ? La question semble laisser les commentateurs pantois. Aucun ne sait bien précisément quoi lui reprocher, à part de mauvais choix politiques comme la dissolution, qui ne peuvent expliquer le fond du problème.

Avant Macron, nous avons eu quarante ans d’alternance droite-gauche. Ces demi-tours incessants, avec des politiques contradictoires sur de courts intervalles, ne sont-ils pas potentiellement plus délétères pour l’économie que la parfaite orthodoxie centriste ? Avec son positionnement, Macron pouvait se prétendre président de tous les français avec davantage de vraisemblance que n’importe quel prédécesseur. Comment a-t-il pu créer autant de déception ? J’ai expliqué dans un précédent article qu’il aurait fait un bon premier ministre mais a été un mauvais président. Il n’a pas réussi à fermer la boucle démocratique avec la base électorale. Mais cela ne rend pas compte de l’échec économique. Margaret Tatcher était encore plus médiocre démocrate, ce qui ne l’a pas empêchée de laisser son pays dans une santé financière florissante.

Prétendre être le président de tous les français, c’est ne l’être d’aucun. Voilà en résumé le vice caché dans la présidence Macron. Dans l’histoire politique, les dirigeants qui ont eu les résultats les plus catastrophiques sont les extrémistes… et les parfaits centristes. Les meilleurs présidents ont été ceux de centre-droit et de centre-gauche, c’est-à-dire au positionnement nettement identifiable, mais qui ne choque pas les autres.

Le parfait centriste ne choque-t-il pas moins encore ? Son problème est que personne ne se retrouve vraiment en lui. Cela voudrait dire n’avoir aucune préférence, aucune opinion véritable, être d’accord avec tout ou au moins accepter de tout entendre et en tenir compte. Une position tout à fait dévastatrice pour l’identité. Personne n’a envie d’être sur l’opinion médiane dès qu’un contentieux surgit. Être individué c’est avoir des opinions politiques claires, faire partie d’un groupe qui les représente. Le centriste, dans sa neutralité, est un type sans phéromone, son discours un plat sans saveur. Il conserve une certaine popularité dans les maisons de retraite, où les émotions sont bien assagies, tandis que les actifs cherchent un leader plus enthousiasmant.

Bien sûr le parfait centriste que j’évoque est un centriste mou. Il écoute, encaisse, absorbe, sorte de blob invulnérable parce qu’il n’offre aucune prise, aucun endroit dur à écraser. Vous foncez dedans ? Vous ressortez de l’autre côté sans lui avoir ôté son sourire. Il ne bougera pas du centre, et fait comme si vous n’aviez pas d’autre choix que d’accepter ce repère, parce qu’il est une moyenne statistique. C’est un centre qui ne décide en fait de rien. Il se contente d’être le centre, le carrefour des affrontements et le lieu de signature des accords. C’est une agora et non un parti.

Il n’y a aucune motivation à habiter là, à suivre perpétuellement la moyenne, l’équilibre optimal, à être prédestiné en quelque sorte. Parce qu’il n’existe aucun moyen de savoir si l’on est vraiment dans l’optimum. La politique équilibrée ne peut être signalée que par les erreurs qui l’entourent. Il faut donc déclarer ces erreurs comme telles, et non en faire de gentils compagnons de route. Le centre devrait être l’endroit le plus vigoureusement engagé dans un conflit face aux extrêmes, et non celui qui les accueille benoîtement.

L’erreur majeure et courante faite au centre est de croire qu’il faut y réduire le conflit. L’équilibre serait trouvé grâce à cette dissolution du conflit, ce qui en fait une sorte de béatitude inaltérable héritée du paradis chrétien. C’est totalement l’inverse ! L’équilibre a besoin du conflit, il le chevauche, il ne progresse nulle part sans lui. L’ordre figé est aussi stérile que le chaos permanent.

Le centre n’est pas non plus d’aborder les idées extrêmes sans parti-pris. Il y a un parti à prendre, au contraire, celui que toutes les idées sont par défaut des erreurs mais dessinent la vérité. Il s’agit alors de savoir pourquoi elles sont des erreurs, à quel point elles le sont. Elles peuvent l’être moins que l’idée actuellement la plus consensuelle. Elles animent le conflit. Les idées extrêmes rétablissent souvent un équilibre défaillant, mais n’ont pas vocation à demeurer. Un centre efficient adopte une idée extrême quand il s’écarte trop de l’équilibre, sinon il perd pied face au parti qui fait naturellement sien cet extrémisme.

Or un centre mou, qui croit nécessaire de réduire le conflit, n’adopte jamais d’idée extrême. Il l’absorbe, la digère, la régurgite sous forme d’une proposition affadie. L’effet s’amoindrit en proportion. De là vient la réputation de bonhommie impuissante qui colle au centre. Le lieu de l’indécision, de l’identité falote, de l’appartenance relative. Une sorte d’IA diplomate avant l’heure, au discours calibré pour ne heurter personne. Mais l’humain fonctionne encore à l’émotion et non à l’électricité. Les sautes de tension ne le mettent pas hors service ; au contraire il exprime plus vigoureusement ses opinions. Son humeur est mieux régulée par les alternances politiques, parce qu’elles renforcent son identité, encore davantage quand c’est le parti opposé qui est au pouvoir, et sans qu’il soit nécessaire de déclencher une révolution.

La conduite dans les virages garde l’attention éveillée. La ligne droite endort et fait se déporter insidieusement. C’est ce qui est survenu avec la politique centriste. La France a versé dans le fossé. Sans savoir à quel moment précisément elle a commencé à quitter la route.

*

Laisser un commentaire