Julian Jaynes et l’esprit bicaméral

Vlatko Vedral, physicien très pointu en recherche fondamentale, tient un blog éclectique qui s’évade parfois de sa spécialité. Il fait un rapprochement intéressant entre notre dépendance croissante à l’IA, nouvel oracle suprême, et l’influence des voix intérieures que nos ancêtres attribuaient aux divinités. Les modernes et les anciens suivent ces injonctions sans discuter. Julian Jaynes avait formulé en 1976 une théorie à ce sujet. Pour lui, la conscience s’est émancipée avec la fusion des deux hémisphères cérébraux, qui auparavant n’accordaient pas si bien leurs violons. L’hémisphère droit, plus créatif, aurait été la source des “voix” entendues par l’hémisphère gauche, qui les classait comme surnaturelles et s’empressait de leur obéir. La fusion aurait mis fin à cet esprit dit bicaméral.

Vlatko fait se succéder deux histoires : 1) l’unification de l’esprit bicaméral chez l’humain ancestral, qui devient propriétaire de son destin. 2) La désagrégation de cette conscience unifiée chez l’humain moderne, qui abandonne les commandes à un superviseur IA. Cette seconde histoire est potentiellement juste, mais la première est fantaisiste. La thèse de Jaynes ne résiste pas à la critique, pour plusieurs raisons.

La principale raison est que les hémisphères cérébraux ne se “parlent” pas, ils “synthétisent” leurs données dans un espace de travail supérieur. C’est l’hémisphère gauche qui transforme les sons en paroles dotées de sens. Comment l’hémisphère droit se saisirait-il subitement de cette fonction pour “parler” au gauche ? Par quelle magie saurait-il transformer un projet directeur en paroles compréhensibles ? Peut-être est-ce envisageable chez un poulpe, dont les cerveaux sont relativement indépendants, mais pas chez un humain.

Jaynes a lancé sa théorie à l’époque où la psychanalyse était populaire. L’hypothèse de parties du cerveau “en lutte” était séduisante. L’inconscient de Freud est une sorte de “cerveau second” doté d’autonomie et prenant le pas sur la conscience. Il y a eu aussi le cerveau triunique de MacLean, sa couche reptilienne luttant contre la mammalienne et le néocortex. L’esprit bicaméral relève de la même philosophie, vraiment obsolète.

Les “voix intérieures” ne résultent pas d’une émancipation de l’hémisphère droit mais de pathologies sur le gauche. Des excitations spontanées, épileptoïdes, créent ces voix en l’absence de perception sensorielle. Elles sont attribuées par défaut à une origine divine.

Il y a eu certes une évolution de l’organisation mentale chez l’humain. Le moment phare fut l’apparition d’une auto-observation, d’une réflexion sur notre propre comportement, fonctionnellement centrée dans le cortex pré-frontal. Quel genre de processus est à l’oeuvre ? Une auto-organisation. Des graphes neuraux traitent les données mises en formes par d’autres et les intègrent ensemble. L’espace de travail supérieur a toujours été une “conscience” fusionnelle regroupant différentes fonctions mentales, s’étoffant au fil des contextes rencontrés par nos ancêtres. L’auto-observation est la fonction la plus récente, c’est pourquoi elle est la plus tardive à se mettre en place chez l’enfant. Elle est même encore précaire chez beaucoup d’adultes 😉

Par contre la deuxième histoire, la charge de Vlatko contre les intelligences numériques, est juste. Le cerveau voit arriver subitement des fonctions exceptionnellement performantes dans son espace de travail conscient. Elles sont extérieures, pas réellement propriétaires, manipulables. Que doit-il en faire ? Doit-il s’inféoder à ce qui ressemble cette fois plus authentiquement à une divinité ? En effet cette nouvelle “voix intérieure” suggère des comportements validés comme jamais auparavant, fondés sur un volume de données que le petit cerveau humain est incapable de traiter. N’aura-t-il pas de meilleures perspectives s’il suit ces conseils ?

La réponse est dans les paragraphes précédents. Il s’agit d’une nouvelle fonction mentale, d’une observation du monde extrêmement bien informée, mais qui reste une fonction parmi les autres. Son rôle n’est pas de remplacer les fonctions existantes mais de les compléter. Et l’auto-observation, qui contemple la synthèse de tout cela dans l’espace conscient, maintient son indépendance. Elle chapeaute une identité qui reste entièrement personnelle.

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