Faculté non facultative
L’attention n’est pas une faculté intellectuelle comme les autres. Elle est intimement liée à la notion de conscience. Pas de conscience sans attention à un contenu mental. Les fonctions cérébrales créent les contenus mais c’est l’attention qui en dispose.
L’éducation classique poussait à entraîner l’attention, à la concentrer longuement sur un sujet qui ne le méritait pas forcément pour l’élève, avec pour bénéfice une conscience qui devenait lentement propriétaire d’elle-même. L’attention n’était pas dispersée dès qu’une distraction se présentait.
Aujourd’hui c’est l’inverse. L’enfant-roi se voit attribuer très tôt la liberté de ce qu’il veut faire. Son attention papillonne entre tous les choix possibles. Les fonctions mentales prennent directement les commandes, particulièrement celles qui promettent des récompenses faciles. Des micro-robots mentaux se mettent en place et se pressent aux portes de l’attention. Leur fréquente prise de contrôle s’appelle addiction… au smartphone, aux jeux, au spectacle en général. L’attention ne tient plus rien d’autre bien longtemps entre ses mains. On a même du mal à écouter quelqu’un jusqu’au bout de sa phrase.
Le désastre ne se réduit pas à un dérèglement de l’attention. Étant donné qu’elle est la monture de la conscience, c’est le processus de conscientisation lui-même qui est enrayé dans ces générations. Les connaissances progressent, certes, mais sous forme de plats prêts à déguster, pas en apprenant à réaliser soi-même ces synthèses. Pas besoin de comprendre, juste se servir dans la base du savoir. Les matières fondées essentiellement sur la compréhension, comme les maths, en pâtissent le plus.
Un travail à travailler
Simone Weil (la philosophe) disait que « l’attention devait être l’unique objet de l’éducation ». Une intuition forte bien avant l’ère des univers virtuels. Mais soyons attentionnés justement à bien définir l’attention. Lorsqu’un joueur est concentré des heures sur son écran, n’est-il pas hyper-attentif en fait ?
Non, ce n’est pas de l’attention, et pour le comprendre il faut différencier le travail de l’exercice. S’exercer est laisser s’entraîner une compétence déjà performante. Elle apporte une satisfaction facile sans gros effort de concentration. L’attention n’agit que par petites touches et laisse la fonction mentale s’auto-améliorer.
Travailler est faire un effort. Il s’agit d’acquérir un talent qu’on ne possède pas. Il y a une reprogrammation difficile de son propre esprit à entreprendre. On ne se met à travailler que sous une certaine forme de contrainte, qui peut être une nécessité vitale, une coercition scolaire, ou mieux la destinée espérée.
Il n’y a guère besoin d’attention pour s’exercer, tandis qu’il en faut beaucoup pour travailler. Le joueur ne travaille pas. Une fonction cérébrale dédiée au jeu occupe entièrement sa conscience, qui n’est plus un “espace de travail” où pourrait se déplacer son attention. Celle-ci est temporairement ligotée, au point parfois de ne plus réussir à se porter sur des besoins vitaux, comme s’hydrater et s’alimenter. À ce stade seule une contrainte extérieure peut libérer l’attention.
L’Asticoteur
Une dernière interrogation, plus fine : Si nous sommes capables de gérer notre attention, c’est donc qu’il existe une attention à l’attention, n’est-ce pas ? Où s’arrête cet empilement de superviseurs dans notre esprit ?
En théorie jamais. C’est le mécanisme même de maturation de nos fonctions mentales, qui élève leur intelligence. Parmi ces fonctions il en est une, cependant, qui occupe particulièrement l’espace conscient, que j’appelle l’Observateur, et qui sert à comparer le résultat de nos comportements avec nos prédictions à ce sujet. C’est lui qui mène l’enquête sur l’attention depuis qu’elle est au centre de l’actualité.
L’Observateur est généralement un grand pénible. Difficile à satisfaire, il est plus souvent source de vexations que de récompenses intérieures. On aimerait bien que de temps à autre il prenne des vacances et cesse de donner son avis sur nos petits plaisirs innocents, nos si reposantes addictions. Mais depuis qu’il faut s’occuper soi-même de chaque aspect de sa vie, le voilà qui s’excite dès que nous entrons en mode zombie. Il frappe à la porte de notre hébétude. Impossible de s’absenter en toute tranquillité.
Tout finit en conte
Le voici en train d’observer notre attention volage, ce cerbère, depuis qu’on lui a soufflé qu’il n’était pas judicieux de se la faire dérober. Une vraie maman qui ne laisse plus sortir la petite Attention après minuit.
Depuis, Attention s’ennuie à la maison, un état qu’elle n’a jamais connu. Mais elle découvre l’intérêt de s’ennuyer. Elle s’éveille plus tôt, connaît mieux sa chambre consciente, l’explore dans ses moindres recoins, enrichit ce décor de couleurs plus personnelles, en fait une oeuvre remarquable et remarquée. Finalement elle fait plus attention… à elle.
Attention a mûri. Elle n’en est que plus jolie et attendue par ses courtisans… à toute heure de la journée et de la nuit.
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Attention, concentration, vigilance : quelles différences ?
L’attention est un phénomène mobile. Certains définissent l’attention comme la phase d’ouverture, le déplacement ou l’élargissement de l’attention à un nouvel objet. Tandis que la concentration est la phase de fermeture, le repliement sur l’objet. Mais tout cela est la dynamique d’une propriété mentale unique, l’attention proprement dite. Je préfère appeler plus clairement ses deux phases : dispersion et concentration.
Quant à la vigilance, c’est la force d’éveil de l’attention. C’est le facteur le plus neurologique, le moins sensible à l’auto-observation. Des noyaux neuraux activateurs déchargent spontanément dans l’espace de travail conscient pour le garder actif. S’ils ralentissent, épuisés par leur journée de travail, la vigilance s’éteint inéluctablement, quels que soient les efforts pour s’y opposer.
TDAH
Certains voient un paradoxe dans le fait qu’un ado avec TDAH ne peut se concentrer plus de 5mn en classe tout en étant capable de passer des heures sur un jeu vidéo. Comme expliqué dans l’article, c’est mal définir l’attention, avec une confusion entre l’exercice spontané d’une fonction mentale et le travail attentionnel. Seul ce dernier est logiquement concerné dans le TDAH.