L’argent, micro et macro-mécanisme

Orbiteurs autour de l’Histoire

Jeune, j’ai appris une histoire de la société écrite presque comme un roman. Ses moteurs étaient les passions, les religions, les grands idéaux, les héros et les traîtres. Aujourd’hui encore, l’histoire qui intéresse et éveille nos identités est celle des grands évènements : guerres, révolutions, réformes, déclarations universelles, colonisations, émancipations. Mais ce n’est pas l’Histoire ! C’est toujours un morceau choisi parmi une foule de récits. Une foule ? Une quasi-infinité même, car chaque humain a vécu son histoire, se sert de souvenirs qui ne sont que des reconstructions, faisant de son récit l’une des myriades d’alternatives possibles. L’Histoire réelle n’a jamais été écrite. Elle peut être seulement approchée, de même que la science s’approche de la réalité physique sans jamais atteindre son essence même. Tout se fait à travers des représentations.

Comment épouser au plus près notre histoire du point de vue du sociologue ? Prenons exemple sur les sciences physiques, mariées intimement au réel. Elles vont à la racine. Le plus important pour le sociologue ne doit pas être l’évènement historique —le résultat— mais les relations entre acteurs —le modèle du système social. Les relations ? Elles s’inscrivent sur plusieurs niveaux de complexité. Le niveau archi-populaire dans le roman historique est le politique. Pourtant il touche au résultat, bien éloigné des relations élémentaires. C’est la solution de facilité. Avec la politique, nous écoutons le résumé de l’affaire, pas ses rouages. Comme si nous arrivions au final d’une enquête d’Hercule Poirot, au grand déballage, sans avoir suivi ses méandres. Par quoi faut-il démarrer l’analyse sociologique, dans ce cas ?

Le télescope dont la lentille est une monnaie

La meilleure approche académique que j’ai écoutée est celle de David McWilliams dans ‘Argent, une histoire de l’humanité’. Son récit est d’une fluidité et d’une cohérence extraordinaire. Avec l’argent, l’Histoire s’éclaire de l’intérieur, tandis que nos autres projecteurs épistémologiques ne montrent que des apparences. L’argent symbolise l’échange, quantifie nos interactions, et ce plus en détail que la conscience ne peut le concevoir, car elle effectue seulement la fin de la tâche, fusionnant une multitude de calculs inconscients. L’argent est au coeur de ces relations sociales élémentaires que nous cherchons à décrypter. Avec lui nous disposons d’un algorithme historique bien plus fiable que n’importe quel modèle politique.

L’argent est-il pour autant le rouage fondamental dont nous avons besoin pour une sociologie scientifique, de même que les champs quantiques sont le rouage fondamental de la physique ? Pas tout à fait. Il a existé des relations sociales avant l’argent, qui perdurent encore, fondées sur le don. Le don est déjà un échange, et non un acte solitaire. Rien n’est jamais donné sans retour. Le retour existe sous forme de l’individu valorisé par le fait que son don ait été accepté. Dans les sociétés primitives, le don est bien une quantification de l’échange exactement comme l’argent. Le don est la plus archaïque des monnaies sociales. En quoi diffère-t-il de l’argent moderne, et pourquoi faut-il chercher un rouage encore plus élémentaire de nos relations ?

Grandeur et limite du don

Le don amalgame de l’individuation et de l’appartenance à l’autre. Il amplifie l’existence du donataire tout en valorisant celle du donateur. Je suis là, tu es là, nous deux ensemble formons quelque chose de plus, que nous allons matérialiser avec le don. Nous voici tous deux augmentés. Ce principe s’enracine dans l’aube de l’humanité, et même plus profondément encore dans l’histoire de la réalité, comme vous le savez à présent grâce à notre boîte à outils.

L’efficacité du don rencontre une limite : il chiffre très mal le réglage entre individuation et appartenance —notre fameux réglage TD !— dans l’échange. Il dépend beaucoup des réglages TD des individus eux-mêmes. Encore faut-il qu’ils soient connus ! Le don fonctionne efficacement entre personnes habituées à interagir régulièrement par ce biais, mais très mal entre inconnus. Le don devient dans ce cas une sorte de test sur l’autre, une manière de mieux le connaître, avec parfois une bonne fortune mais parfois aussi une grosse déception si son réglage TD diffère beaucoup du vôtre.

Place au comptable

L’argent n’a pas cet inconvénient. Il ne chiffre que l’individuation. « Ton argent n’est pas mon argent ». Chaque transfert est donc un transfert de valeur individuelle. Il est possible de réintroduire l’appartenance, bien sûr. Mais elle devient chiffrée elle aussi, par le retour de l’argent ou d’un travail en sens inverse. L’échange est comptabilisé exactement, d’une manière qui efface les particularités des personnes. Il est désormais facile d’entrer en relation avec de parfaits étrangers.

Nous devinons aisément ce qui a motivé la création de l’argent. Les humains se sont multipliés, les communications étendues, le nombre d’échanges a explosé. Le don n’a survécu que dans les plus petits cercles, et c’est encore le cas aujourd’hui. On donne à sa famille, aux pauvres que l’on côtoie. Donner une part de sa fortune est une offrande à sa propre réputation, dans un cercle incluant à la fois un grand nombre de donataires et un seul donateur : soi. Un très petit cercle, en fait, car les donataires sont anonymes. On ne l’occupe qu’avec soi.

Une nouvelle Histoire

L’argent est si omniprésent qu’il a créé un grand nombre de fonctions dérivées, jusqu’à devenir un idéal en lui-même. C’est inéluctable. Tout principe élémentaire crée son histoire mouvementée. Il développe sa propre complexité par dessus lui. Une multitude de belvédères conscients l’observent à présent, avec leur foule d’opinions à son sujet. Ce qui ne modifie en rien son essentialité. L’argent-idéalisme n’a rien à voir avec l’argent-moteur ontologique. Gardons nos deux directions du regard concurrentes.

Cependant l’argent reste une production des micromécanismes sociologiques. Il n’en est pas l’échelon “quantique”. Je réserve l’étiquette du ‘fondamental’ au principe TD, capable de dériver toutes nos productions sociales incluant le don et l’argent. Reste à écrire : LiberTaire et soliDaire, une histoire de l’Humanité

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