Morale (2): biotechnologie et précaution – La dimension temporelle

Éradiquer toute trace de la variole?

Le virus de la variole existe encore dans 2 labos connus, un américain et un russe. Doit-on faire disparaître toute trace de son existence ? Les dévastations qu’une forme de vie a causé chez l’humain justifient-elles son éradication totale et définitive ? Pourrait-elle se racheter un jour, manipulée à bon escient ? Difficile question éthique, qui a été débattue. Solution envisagée : séquencer le génome du virus et détruire ses derniers exemplaires. Mais le risque est-il vraiment réduit ? Sous forme d’information pure (séquence de bases puriques), une forme de vie est peut-être encore moins contrôlable, face à des biologistes malintentionnés.

La technique CRISPR-Cas permet de reprogrammer un génome, de manière anonyme qui plus est : l’organisme résultant semble issu d’une mutation spontanée. Les possibilités d’emploi malintentionné explosent par rapport au simple séquençage de la variole. Création de virus entièrement nouveaux et aux capacités inconnues. Guérisseur ou tueur ? Quel objectif a reçu le chercheur ?

Où exercer le contrôle?

Faut-il voir l’arme dans la technique biologique, dans le scientifique lui-même, ou dans le commanditaire inconnu ? Nous avons affaire à plusieurs niveaux d’organisation : connaissance, technologie, opérateur, commanditaire. Lequel est prioritaire à contrôler ? Logiquement c’est la connaissance, le plus fondamental. Sans elle pas de projet. Mais c’est le niveau le plus difficile à censurer. La connaissance est un processus ontologique permanent. Cachée à un endroit, elle resurgit ailleurs. Les grands noms de la science ne font que hâter son éclosion, une multitude croissante d’esprits étant potentiellement aptes à l’enfanter. La simple idée d’un savoir possible suffit à diriger les efforts vers lui. L’information pure voyageait déjà facilement d’un esprit à l’autre, sans intermédiaire. Le web l’a rendue impossible à maîtriser. La gravité du Covid tient à sa diffusion dans les réseaux d’information davantage qu’à celle du virus proprement dit.

La technologie est plus facile à surveiller. Ce n’est plus de l’information pure. Des objets s’échangent, flux observables s’ils ne sont pas trop faciles à fabriquer. Les opérateurs peuvent être recensés si une expertise est nécessaire. Enfin les commanditaires se cachent potentiellement parmi 7 milliards d’humains. Certains sont insatisfaits de leur seule absence de notoriété, situation courante chez les 7 milliards cités. Une telle abondance de terroristes potentiels incite à reconsidérer une surveillance intrusive, malgré l’épouvantail Big Brother omniprésent dans les esprits.

Aucun de ces niveaux d’organisation ne peut être verrouillé. Faut-il alors saupoudrer les inspections au hasard parmi eux ? Il y a mieux. Puisque le danger a cette dimension complexe, c’est dans sa complexité qu’il faut le dépister. Mettre au point des algorithmes qui surimposent les différents critères d’alerte à chaque étage de la mise au point d’un virus potentiellement dangereux.

Quelle étendue d’ignorance inclure dans la précaution?

Nos deux exemples, variole et CRISPR-Cas, font surgir une question complémentaire sur la morale : Doit-elle partir de ce que nous connaissons, de situations déjà observées (qu’elle sanctionne) ? Ou doit-elle prendre en compte notre ignorance, reconnaître notre méconnaissance des solutions meilleures qui pourraient advenir ? Apparaît une dimension temporelle de la morale, fondée sur des évènements passés ou futurs. Morale sanction, précaution, ou encomplexée ?

La morale encomplexée inscrit la complexité des facteurs ‘bons’ et ‘mauvais’ dans nos choix moraux, et sait dire ‘neutre’ quand cette complexité nous amène à l’ignorance. À la base de cette complexité, la morale fondée sur des faits avérés paraît solide. Elle forme le socle de notre conscience sociale. Fondation installée dans le passé.

Son emprise s’étend à nos prédictions. Le principe de précaution est ce pseudopode de la morale du présent s’insinuant dans le futur. Trop nombreuses, les supputations étranglent ce futur. Nous hésitons à sortir quand la pluie est annoncée. Mais c’est la conscience des limites de la prévision, de notre ignorance, qui nous fait parfois sortir quand même, et profiter de la journée.

Ainsi c’est la morale encomplexée qui accompagne l’évolution du monde, lutte contre une société figée.

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