Sentir et savoir, d’Antonio Damasio

Enfin du nouveau?

J’ai saisi le dernier livre d’Antonio Damasio avec une grande fébrilité. Jugez plutôt! En sous-titre: “Une nouvelle théorie de la conscience”. Quoi de plus alléchant pour celui qui en attend l’explication depuis fort longtemps, désespéré au point d’avoir développé sa propre théorie ? Je plonge.

Je déchante bientôt. Dès les premiers chapitres, je constate que l’approche de Damasio est partiale, purement téléologique. Il commence par décrire les progrès du vivant, des premiers unicellulaires à l’apparition du système nerveux, sans fournir aucune explication à cette progression.

Comme les autres téléologiens (tout rapprochement avec théologien est prémédité), Damasio utilise le sempiternel raccourci « La Nature a sélectionné… » comme mécanisme universel du vivant. C’est oublier qu’il existe deux moteurs indissociables dans l’évolution : mutation/sélection. “Mutation” est un terme encore spécifique au regard téléologique. Il suppose un dérèglement d’un mécanisme bien huilé. Pas du tout. C’est la marche imperturbable de l’auto-organisation, qui explore l’infinie diversité de ses solutions, et s’arrête temporairement sur des états métastables. Parler de mutation “accidentelle” est méconnaître leur caractère fondamental. La vie est une collection de mutations qui s’organisent.

Quel équilibre est recherché par la Nature?

La Nature ne cherche pas à maintenir ses équilibres, comme le pense Damasio. Ce serait la déifier, en faire une volonté supérieure à la nôtre. Une telle entité volontariste ne fait pas partie des principes physiques identifiés dans l’univers. Elle en est le résultat. La Nature Divine est à la fin et non au début de la chaîne causale, nous dit la science. Ce qui n’interdit pas une causalité à rebours. Mais ces deux causalités ne sont pas simultanées, ce qui annulerait le sens même du mot. Elles s’exercent dans des cadres temporels différents.

Ceci révèle d’emblée les limites du travail de Damasio. Il prend pourtant un bon départ, en avertissant que la conscience ne peut se définir exclusivement dans les neurones. Mais il cale juste un peu plus loin, se contentant d’associer la sensibilité corporelle au traitement central de ces informations. Ajoutons le sentir au savoir, montrons l’opposition entre perception et représentation, et le tour est joué !

Ce qui existe se trouve, mais s’est-il expliqué?

C’est décevant, Antonio. Certes pour votre regard téléologique, sentir et savoir sont deux fonctions différentes. Mais ontologiquement ce ne sont qu’excitations électrochimiques semblables. Pourquoi produiraient-elles le phénomène conscience dans quelques neurones et pas chez les autres ? Pourquoi un ordinateur n’est-il pas conscient alors que ses routines électroniques perçoivent et interprètent, comme le cerveau ?

En fait Damasio présuppose l’existence de la conscience dans les réseaux neuraux comme il présuppose l’intention de la Nature dans les équilibres du vivant. Avec cette approche téléologique, “ce qui existe” se trouve forcément. La conscience existe, donc elle se voit dans ses micromécanismes. Mais que se passe-t-il si nous donnons la parole aux micromécanismes ? ‘Sentir et savoir’ devient muet.

Virus ancêtres et non parasites

Le regard unique de Damasio ne lui permet pas de comprendre les virus. Au chapitre 3, ‘Les virus, ces casse-têtes’, il écrit : « Les virus ne sont pas des organismes vivants […] Les virus ne possèdent aucune énergie métabolique, contrairement aux bactéries […] Les virus ne peuvent pas initier de mouvements […] Les virus ne sont pas vivants mais peuvent parasiter le vivant et acquérir une pseudo-vie. Ce faisant ils détruisent souvent la vie de leur hôte ».

Avec le contre-regard ontologique, voici la même histoire : « Le principe d’énergie métabolique n’est pas sorti du néant. Avant lui existaient des entités qui n’en disposaient pas. Qui se contentaient d’utiliser les flux physiques pour se déplacer et interagir. Qui s’assemblaient en éléments synergiques. Jusqu’au moment où cette synergie a mérité le terme d’énergie métabolique. Les virus sont donc les ancêtres des bactéries, contemporains des fungus, et descendants de micelles et de molécules auto-réplicantes ».

La direction de l’histoire

C’est dans cette direction que s’écrit l’histoire, à partir des conditions chimiques initiales, et non à partir du résultat (un esprit intentionnel dans un corps autonome) qui réécrit l’histoire pour qu’elle lui corresponde. Malheureusement non, dans beaucoup d’autres endroits, moins agités que notre planète, la même soupe chimique ne produit rien de “vivant”. Si Dieu a fabriqué l’univers pour que nous y apparaissions, il s’est beaucoup fatigué inutilement pour cette occupation infime

‘Sentir et savoir’ est destiné à être plaisant. Il est agréable de lire que « nous offrons le gîte et le couvert [aux bactéries] en échange de quelques précieux services chimiques » plutôt que « nos cellules sont des colonies d’anciennes bactéries enrégimentées par un code génétique commun, hébergeant encore des bactéries sauvages au sein de l’organisme qu’elles ont construit ». L’humain divinisé apparaît dans la première formulation, est totalement absent de la seconde.

Déjà tous marris de la perte de notre ascendance céleste avec le recul des religions, la pilule est encore plus amère. Vous ne descendez plus des singes, messieurs-dames, c’est pire ! Vous voici devenus une confiture de microbes agglutinés ! Certes l’emballage est joli. Surtout après une journée de shopping. Mais n’enlevez pas votre peau je vous en prie ! Je ne suis pas sûr de vous apprécier autant en couches… biologiques.

Le piège de l’homoncule

L’escalade continue pour Damasio. L’esprit apparaît au-dessus du système nerveux, toujours sans explication. « nous, propriétaires des schémas [mentaux], nous pouvons les découper en morceaux, et réarranger ces morceaux de mille et une façons pour former de nouveaux schémas ». C’est l’erreur conceptuelle appelée en philosophie ‘recours à l’homoncule’. Qui découpe, qui réarrange ? Où est cet homoncule aux commandes de l’esprit ? Non, Antonio, notre esprit est ce processus. Qu’il se modélise n’en fait un programmateur aux commandes de son propre mécanisme. Nous ne “décidons” pas d’envoyer des influx vers telle aire cérébrale ou telle autre.

Dérapage quantique

Le pire passage de ‘Sentir et savoir’ est le chapitre 7, où Damasio veut combler son vide ontologique en pêchant l’hypothèse de la conscience quantique. Le package est balancé ainsi : « Les travaux de […] Penrose Hameroff Neven indiquent que les processus de niveau quantique qui se déroulent à l’intérieur des cellules, et plus spécifiquement des neurones, jouent un rôle important dans le monde des états mentaux ». Y décelez-vous la moindre amorce d’explication ? Dans un phénomène qui n’est même pas exclusif aux neurones ? La présentation fait injure aux auteurs, c’est vrai. Leur théorie est plus argumentée et justifie une critique dédiée. Mais pourquoi Damasio la jette-t-il dans son livre comme une apparition de la Vierge Marie ?

Et la conscience, alors?

Damasio décrit la conscience comme « état d’esprit particulier ». Malheureusement ´état d’esprit’ n’est pas expliqué en tant que phénomène. La conscience est présupposée dans sa description. Et surtout réservée à l’impression humaine. 

Pourquoi Damasio refuse-t-il d’enquêter sur la conscience dans la matière et le non vivant ? Parce que ce qu’il cherche c’est la conscience humaine. Spécifiquement humaine. Sa qualité extraordinaire interdit de la décomposer, de la comparer, de la relier à des phénomènes matériels. Encore les oeillères du regard téléologique exclusif.

Cette erreur lui coûte cher. Alors qu’il est sur la bonne voie en implantant la conscience dans les sensations corporelles, il se perd quand il en fait une condition nécessaire et suffisante. Le “difficile problème” de la conscience n’est en rien résolu. Par exemple il la dénie à une personne victime d’un syndrome d’enfermement. Aucune connexion avec les sensations corporelles. Pourtant en contournant le problème de communication il s’avère que la personne est bien consciente. 

Prisonnier de la pensée horizontale, Damasio voit l’intégration des contenus mentaux comme un système unique. S’il avait lu Stratium, le chapitre de Surimposium consacré au mental, il la verrait comme une hiérarchisation épaississant les contenus mentaux jusqu’à l’expérience particulièrement riche du sommet. Alors ‘Sentir et savoir’ est-il précieux en tant que démonstration des erreurs empêchant de comprendre la conscience ?

Ce qu’il faut retenir

Finissons sur une note moins rude, avec des félicitations méritées pour Antonio Damasio. D’une part son titre souligne une opposition parfaitement juste : sentir n’est pas savoir. Mais ce ne sont pas deux fonctions neurales différentes par leur sophistication, ‘sentir’ archaïque et ‘savoir’ évolué. Ce sont les deux directions d’un processus unique d’organisation des données, présent même en l’absence de système nerveux, ce qui permet d’affranchir la conscience des neurones humains et la définir dans les plantes ou les organismes primitifs.

D’autre part Damasio discerne à raison l’origine des sentiments dans le corps. Il détaille la relation étroite avec l’homéostasie, jusque dans la non-myélinisation des axones viscéraux, qui les rendent sensibles à la biochimie locale plutôt qu’en faire de simples transmetteurs d’impulsions. Damasio comprend l’origine de la conscience dans les sentiments et derrière eux, le corps. Il la comprend, mais ne l’explique pas.

Ce qui manque

Ajoutons le regard ontologique sur les sentiments. Quelle synergie existe-t-il dans l’association d’un organisme avec des neurones codifiant l’information ? Ils évaluent les résultats de différentes réactions, médiées auparavant sans intervention nerveuse, sur l’homéostasie. L’évaluation, qui oscille entre ‘tout va mal’ et ‘tout va bien’, est la base du premier sentiment. Leurs qualités se diversifieront ensuite et la recherche du ‘tout va bien’ formera les circuits de la récompense. Le mental est l’organisation, par couches de sophistication croissante, des conditions dans lesquelles ce ‘tout va bien’ peut être prédit et obtenu. Le sentiment est bien à la racine de cette complexité.

Enfin Damasio a parfaitement saisi l’opposition entre la sensorialité intrinsèque et extrinsèque. Le corps et les sens extérieurs construisent deux images étrangères l’une à l’autre : soi et non-soi. C’est le fondement de l’identité mentale. Un ‘Je’ apparaît dans le cerveau, distinct du reste du monde. Évidence quand nous l’éprouvons. Mais comment ces représentations se regroupent-elles en pôles opposés dans le cerveau ? N’oubliez pas que le monde dit ‘réel’ est à l’intérieur de notre esprit, pas à l’extérieur. Seules les données sont à l’extérieur, pas leur leur interprétation. Pas le monde réel éprouvé. Il y a donc cohabitation, dans un même espace neural, entre le moi-corps et le reste de l’univers. Ouf ! Cent milliards de neurones, ce n’est pas si énorme pour un volume de données pareil, et qu’elles ne se mélangent pas !

Une explication du ‘Je’

Le livre de Damasio est donc une excellente analyse de la formation du ‘Je’ et non une nouvelle théorie de la conscience. La conscience est un phénomène dont il faut chercher l’explication bien plus loin qu’un corps perceptif, si on veut éviter de la réduire. Cherchons-la dans l’organisation même de la réalité, dont nous sommes un produit. Associons le regard ontologique au téléologique de Damasio.

Aucun des deux en effet ne peut se comprendre isolément. Chacun construit son origine à partir de rien, se contentant de dire « Je suis ». Chez Damasio, cette base surgie du néant prend la forme de l’homoncule, qui réarrange les pensées, éprouve les sentiments. C’est aussi « l’organisme qui cherche à maintenir son homéostasie ». L’utilisation de plusieurs points de départ différents, tous sortis du chapeau, devrait interroger les téléologiens sur le mystère qu’est le fond de ce chapeau.

Le regard ontologique isolé ne fait pas mieux

Les ontologistes ne sont pas en reste. Leur propre base, toute aussi subite, consiste en lois et forces fondamentales, supposées issues de la réalité en soi, mais en fait nées directement de leur esprit. Chaque regard pose ainsi son masque sur les choses, l’un sur leur face représentative, l’autre sur leur face constitutive.

Nous ne savons pas encore ce que sont les choses par essence, mais en faire le tour est mieux qu’en regarder la moitié.

Ma cheminée flambe, mais a un mauvais tirage

Le plus décourageant pour moi est que Damasio ne comprendrait sans doute pas, malgré ces explications, pourquoi je vois son livre comme foncièrement tronqué. Ce n’est pas une question de connaissances (il en possède probablement davantage que moi) mais de structure de pensée plus pertinente. Et je suis un peu navré tout de même que Surimposium, qui réalise la complétude recherchée, ait un tirage infiniment plus faible que ‘Sentir et savoir’. Si Dieu se montrait un peu flemmard, pour changer, il n’aurait fait imprimer que mon livre 🙂

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