Voyage dans le temps : faut-il cacher son grand-père ?

La relativité générale d’Einstein, un système d’équations, présente des solutions qui semblent autoriser le voyage dans le passé. Autrement dit il pourrait exister un univers, permis par ces équations, où le retour en arrière serait possible. Est-ce le nôtre ? Personne n’en sait rien. Ces solutions ne démontrent pas que nous sommes dans l’univers en question, mais il faudrait démontrer qu’elles sont incompatibles avec d’autres caractéristiques de notre univers pour les invalider. L’astrophysique n’en est pas actuellement capable. Reste donc une hypothèse extrêmement précaire sur la faisabilité du voyage dans le temps, à peine plus solide que l’existence de la magie. Les films qui l’exploitent relèvent plus de l’ésotérisme que de la science-fiction.

D’autant plus qu’il existe une faille logique rédhibitoire dans cette hypothèse, négligée par les physiciens amateurs d’équations à remonter le temps. Partons de l’objection philosophique la plus courante au voyage temporel, qui est le paradoxe du grand-père. Vous grimpez dans votre machine estampillée H.G. Wells, sautez 150 ans en arrière, et rencontrez votre grand-père, au berceau, pour lui serrer la pince —ou ce peut être celle d’un aïeul mollusque si vous avez sauté beaucoup plus loin. Patatras !! Vous lâchez le poupon et il se fracture le crâne ! Votre mère ne naîtra pas, et vous non plus. Vous n’existez pas. Que faites-vous donc là ?

Des penseurs de haut vol se sont attaqués à ce problème, dont Stephen Hawking, qui a développé des “conjectures de protection de la chronologie”, sorte de conspiration des lois de la physique pour éviter les infanticides et autres paradoxes temporels. Nul besoin pourtant de verser dans le conspirationnisme. L’idée d’un paradoxe est fausse dès le départ.

Cela tient à la nature même de l’univers décrit par la relativité générale, quelle que soit la solution retenue à ses équations. Dans tous les cas c’est un univers-bloc, où le temps ne “passe” pas. Il est aussi immobile qu’une ligne droite du cadre spatial. Ou plutôt un cercle. Car si le temps ne défile pas, il pourrait se mordre la queue. C’est en cela que réside l’hypothèse du voyage, qui ne demande même pas de monter dans la machine de Wells. Il suffit de prendre la ligne de temps adéquate et hop ! Nous voici revenu par l’arrière dans notre passé, pour le revivre à nouveau.

Mais revivre le même. Pas le changer. Le changement repose sur le concept d’un temps absolu qui défile, qui tranche l’univers au présent et remplace la rondelle passée par la rondelle future. Si vous repassez au même endroit, pourquoi ne pas trancher différemment et modifier le futur ? Mais justement, c’est parfaitement impossible dans l’univers-bloc. Il existe d’emblée « de toute éternité », si l’on peut désigner ainsi l’absence de “temps du temps”, d’un ailleurs où les lignes temporelles elles-mêmes pourraient être manipulées. L’univers-bloc est déjà entièrement tissé. Impossible d’en changer le moindre fil.

La relativité générale interdit en soi toute “transformation” dans le temps. Ce qui voyage est en fait l’imagination du théoricien, rien d’autre. C’est d’ailleurs un grave défaut de la théorie d’Einstein. Elle ne laisse aucune place à cette imagination, pas plus qu’à l’impression du temps qui passe. Impossible pour elle de prétendre au statut de théorie complète de la réalité, sauf pour un réductionniste qui balaye nos expériences personnelles sous le tapis en les traitant d’illusions.

Le voyage dans le temps est facile… mais pas dans le cadre de la relativité générale. Il suffit d’évoquer vos souvenirs, de lire une vieille histoire et reconstruire mentalement la scène. Cette machine à voyager en arrière est du domaine psychique, pas physique, et la relativité générale est incapable d’expliquer son fonctionnement. Pour le comprendre, lisez Temporium, dont cet article est une séquelle.

En résumé il n’y pas de voyageur temporel dans l’univers-bloc einsteinien parce qu’il ne peut héberger aucun voyageur tout court. Il n’y a pas de “déplacement” ou de transformation à proprement parler dans un bloc, seulement une séquence d’états pré-déterminés. La sensation de déplacement ne pourrait venir que de quelque chose qui éprouve la succession des états. Mais tout dans le bloc n’étant que les états eux-mêmes, cette chose doit lui être étrangère, extérieure. C’est la faille rédhibitoire de l’univers einsteinien, qui le rend impropre à décrire la réalité. Ses défenseurs y sont aveugles parce qu’ils n’ont pas conscience de s’être situés eux-mêmes à l’extérieur de la théorie, dans la posture du Dieu créateur.

Mais c’est plutôt une bonne nouvelle pour les inventeurs de machines temporelles. Puisque c’est la relativité générale qui les interdit mais que cette théorie est parcellaire, est-ce qu’une vraie théorie globale les autorisera à nouveau ? Ouf, voilà au moins notre imagination évadée du bloc. Les sirènes hurlent à l’unisson ! Une meurtrière est lâchée dans la nature. Va-t-elle retenter de tuer son grand-père ?…

*

Laisser un commentaire