Comment vraiment résoudre le problème corps-esprit (5)

Abstract: La dimension complexe a deux axes : complexion horizontale —nos classiques systèmes d’éléments en interaction et leurs modèles— et complexion verticale —chevauchement des systèmes, un élémentaire constituant un supérieur. Une tendance ‘platiste’ voit cet axe vertical comme une illusion. Je montre qu’il s’agit en fait d’une impasse dualiste excluant notre esprit. La métaphore de la pièce à deux faces structure la complexion verticale : un côté est une constitution multiple, l’autre est une propriété fusionnelle. La réalité de cette complexion verticale, dans les modèles mathématiques, est dissimulée dans le signe ‘=‘, qui veut dire souvent ‘corrélé à’ plutôt que ‘identique à’. La complexion verticale va nous amener à comprendre comment les réseaux neuraux forment une conscience.

Nous avons vu le résumé de How to solve the mind-body problem, ses critiques, précisé le niveau d’explication requis par la solution, affirmé la nécessité de conserver l’opposition des regards physicaliste et phénoménologique car tous deux sont réalistes. Nous avons requis néanmoins l’obligation d’une réalité unifiée et montré l’intérêt de lui appliquer une nouvelle variété dimensionnelle, la dimension complexe, dotée de deux axes :

Les modèles horizontaux classiques

L’axe horizontal est celui que nous connaissons le mieux. Ce sont les systèmes d’éléments se reconnaissant mutuellement et créant un ensemble de relations au sein d’un contexte. Ce contexte n’est pas une toile de fond universelle. En définissant ensemble leur système, les éléments définissent aussi ce qui n’est pas le système. Ils participent à la détermination du contexte. Ils surimposent leur cadre au contexte préexistant qui les a constitués. Système d’éléments et contexte sont accessibles à un modèle, c’est-à-dire une structure d’information mimétique du système, codifiée par nos réseaux neuraux.

Chaque système dans son contexte devient ainsi un petit monde indépendant dans notre esprit. Indépendance relative bien sûr, puisque fortement intriquée aux autres modèles. Cette indépendance est-elle purement une propriété de notre représentation mentale ou est-elle aussi la propriété du réel ? Autrement dit en l’absence de l’humain et de son esprit, l’indépendance disparaît-elle de la réalité ou apparaît-elle à d’autres entités, y compris celles dépourvues de neurones ? C’est une des questions qu’il nous faut résoudre.

L’axe vertical de la dimension complexe suppose que nous avons répondu franchement à la question. Il faut que l’indépendance soit une propriété de la réalité en soi. L’axe vertical peut alors faire “décoller” la complexité en formalisant la séquence étagée créée par l’indépendance relative des systèmes. Une pyramide de niveaux de réalité apparaît.

Ce qu’implique le renoncement à la verticalité complexe

Sans cet axe, les modèles sont tous illusoires. Leur indépendance n’est que celle d’un reflet du réel, reflet appartenant à notre esprit, tandis que le réel en soi est monolithique, un vaste système monobloc, purement horizontal en terme de complexité, se contentant de prendre des aspects pseudo-étagés. Aspects seulement apparents à notre esprit. Illusion de verticalité.

Malheureusement ce déni d’un axe vertical nous enferme, nous l’avons déjà vu, dans un dualisme insoluble. Si l’illusion ne fait pas partie du réel, notre esprit non plus. Nos représentations se tiennent dans un autre continuum totalement indépendant de celui du réel, le “monde des idéaux” de Platon, et nous n’avons aucune idée de comment le relier au réel. L’un de nos postulats obligatoires, garder une réalité unifiée, n’est pas satisfait.

Je vais donc maintenir les deux axes de notre dimension complexe, que j’appelle ‘complexion horizontale’ et ‘complexion verticale’, avec la réserve qu’à ce point de mon enquête je n’ai pas de modèle pour la complexion verticale. La connaissance en effet ne manque pas de modèles horizontaux, rangés dans les tiroirs de ses disciplines; mais elle ne possède pas encore de modèle vertical, de métaconnaissance d’elle-même. Ni le regard idéaliste ni le matérialiste n’en possèdent, puisqu’ils se contentent de réduire la réalité sous l’oeil d’un hypothétique esprit divin ou celui d’une hypothétique fondation physique. Trouver une métaconnaissance, c’est d’abord considérer la réalité comme suspendue entre ces deux regards, en attente qu’ils coïncident.

Dans l’interface

La pièce de monnaie est une excellente métaphore pour notre niveau de réalité, avec une face constitutive multiple, et une face de propriétés fusionnelles. Les pièces peuvent être étalées sur la table par le regard horizontal. Les systèmes apparaissent séparés, plus faciles à modéliser. Les pièces sont distribuées à leurs disciplines scientifiques respectives. Reconstituer le réel, cependant, n’est pas conserver ces pièces les unes à côté des autres mais les empiler et voir si l’échafaudage tient debout. Pour cela les pièces doivent s’ajuster. La face inférieure/constitution de l’une doit correspondre parfaitement à la face supérieure/propriétés de l’autre. Dans cette interface se déroule la dimension horizontale du système. Le processus explore et s’arrête sur des stabilités. Les stabilités sont les éléments constitutifs de la pièce supérieure.

La pièce de monnaie n’a pas pour autant résolu tous nos problèmes. Ce qui se passe au sein de la pièce n’est pas explicité. Pourquoi montre-t-elle deux côtés aussi étrangers ? C’est ici que naît le problème de la conscience déclaré “difficile” par Chalmers : pourquoi telle constitution physique produit-elle telle propriété, tel phénomène éprouvé ? Comment les éléments font-ils pour générer une saveur qu’ils sont incapables de percevoir ? Dans quelle chose indépendante se situe cette perception ? L’âme est l’antique réponse par défaut, suivie plus récemment de l’homoncule des philosophes. Mais si nous leur refusons réalité, que mettons-nous à leur place pour tenir le rôle ?

Un problème qui est aussi celui de la matière

Nous avons fait une avancée notable, cependant. Le problème se situe au sein de la pièce et la pièce… il y en a une multitude. Ce n’est plus une affaire isolée à l’interface neurone-pensée. Le problème peut être généralisé à l’ensemble de la dimension complexe, l’intégralité de la réalité en soi.

N’affirmons pas trop vite que le problème a disparu de la matière parce que les physiciens auraient établi une causalité continue entre micro et macro. Cette continuité est mathématique, et bien des choses se dissimulent dans un signe ‘=‘. Il signifie tantôt ‘identique à’, tantôt ‘remplace’, tantôt ‘surajoute’, tantôt ‘corrélé à’. Significations très différentes qui cachent des sauts qualitatifs dans la réalité. Citons la fameuse formule de Boltzmann : S = k ln W. L’entropie S du macroscopique est proportionnelle au logarithme du nombre de configurations W du microscopique. Ce signe ‘=‘ contient une véritable émergence qualitative, tandis que la simple identité quantitative 1 + 1 = 2 n’en contient aucune.

Les cadres changent autour du signe ‘=‘

Déclarer des éléments identiques de part et d’autre du signe ‘=‘ n’est possible que s’ils appartiennent à des cadres identiques. Mais dès que nous faisons intervenir la complexité le cadre change subtilement et ’identité’ devient ‘corrélation’.

Les niveaux microscopiques étant fait d’éléments très similaires, ils répondent précisément aux modèles mathématiques. Il est alors possible d’établir des corrélations étroites entre niveaux de réalité matériels. Leurs frontières semblent s’effacer. Un bon modèle à la base est crédité d’une “portée” bottom-up illimitée. Réfrénons cet enthousiasme. Certains niveaux créent leur propre information, qu’il s’agisse de l’intrication quantique, des classes topologiques, des transitions de phase et autres ruptures de symétrie.

Il faut bien sûr parler aussi des neurones, qui intègrent leurs informations pour construire une hauteur impressionnante de complexité. Leur complexion verticale virtuelle est bien plus impressionnante que celle de leur constitution matérielle. Ce qui nous fait entrevoir le caractère spectaculaire du phénomène résultant : la conscience.

Débouché vertical immense

L’ouverture extraordinaire de la verticalité complexe dans le cerveau a des conséquences immédiates sur le problème neural-mental. Le signe ‘=‘ dans neural = mental cacherait alors un nombre considérable de niveaux de complexité franchis discrètement, expliquant la différence abyssale entre les phénomènes associés à l’activation des premiers groupes neuraux et leur ensemble.

Par exemple l’excitation des neurones de 1er rang par des photons frappant la rétine ne produit aucune conscience de type ‘points lumineux multiples’ dans mon esprit. Tandis que les mêmes signaux parvenus au sommet, dans l’espace de travail global, deviennent ‘ma compagne adorée en robe blanche qui traverse le séjour’. Entre les deux, un réseau de neurones physiquement identiques, ce qui fausse notre perspective. Car la hauteur de complexion verticale parcourue, elle, est énorme.

L’esprit est trop stupéfait de sa complexité pour en faire de bonnes représentations

Pourquoi cette supposition n’a-t-elle pas déjà conquis tous les esprits, étant donné sa puissance d’explication ? Comme nous l’avons dit, encore faut-il que l’esprit ait adopté toutes les dimensions nécessaires pour se représenter ainsi. Nicholas Humphrey, qui n’a pourtant rien d’un éliminativiste, écrit dans ‘How to solve the mind-body problem’ ce passage sur l’identité neural=mental :

« S’il est suggéré par exemple que Mark Twain et Samuel Clemens sont identiques, Mark Twain = Samuel Clemens, [NB: Mark Twain est le nom de plume de Clemens] on peut le croire car les deux côtés de l’équation sont en fait des personnes. Ou, s’il est suggéré que le Midsummer Day et le 21 juin sont identiques, le Midsummer Day = 21 juin, nous pouvons le croire car les deux côtés sont des jours de l’année. Mais si quelqu’un suggérait que Mark Twain et le Midsummer Day sont identiques, Mark Twain = le Midsummer Day, nous devrions savoir immédiatement que cette équation est fausse.
Maintenant, pour revenir à l’identité esprit-cerveau : lorsque la proposition est qu’un certain état mental est identique à un certain état cérébral, état mental, m = état cérébral, b, la question est : est-ce que les dimensions des deux côtés correspondent ?
La réponse est sûrement, Oui, parfois ils le font, ou en tout cas ils peuvent être amenés à le faire. Si les sciences cognitives tiennent leurs promesses, il devrait bientôt être possible de caractériser de nombreux états mentaux en termes computationnels ou fonctionnels, c’est-à-dire en termes de règles reliant les entrées aux sorties. Mais les états cérébraux peuvent aussi être décrits relativement facilement en ces mêmes termes. Il devrait donc être assez simple, en principe, d’aligner les deux côtés de l’équation. »

Les deux exemples choisis par Humphrey, ‘Mark Twain = Samuel Clemens’ et ‘Midsummer Day = 21 juin’, ne sont pas des égalités mais des approximations contextuelles. Les contextes dans lequel ils se vérifient sont respectivement ‘L’état civil de ces personnes est-il identique?’ et ‘Le jour de l’année est-il identique?’. Dans la plupart des autres contextes, ces égalités sont fausses. Twain est apparu bien après Clemens, la configuration mentale de Twain en train d’écrire n’est pas la même que celle de Clemens en train de vaquer à d’autres occupations, etc. De même, ‘Midsummer Day contient une grande richesse d’informations sur les traditions, oblitérées dans ‘21 juin’.

Le mental a besoin d’approximer

Ces exemples sont précieux à deux titres : d’une part ils expliquent pourquoi Humphrey emmène sa solution du problème corps-esprit dans une impasse ; d’autre part ils pointent l’importance de l’approximation en tant que réduction utile au mental, et son invisibilité à la conscience. Indice majeur pour la véritable solution du problème.

Humphrey s’exprime comme si la complexion verticale n’existait pas, ou du moins comme si elle pouvait être réduite, “aplatie”, et reproduite par computation, ce qui la fait disparaître de la réalité pour ne laisser que les seuls états neuraux. Il adopte le dualisme courant mais pernicieux qui est celui du réel vs virtuel. Les neurones seraient un niveau de réalité concret, mais pas leurs représentations, productions purement virtuelles. Autre expression du dualisme entre phénomène neural et épiphénomène mental. L’activité métabolique des neurones est une réalité physique, pas les concepts qu’ils édifient, pas indépendamment du moins. Mais alors, le métabolisme est-il lui-même une réalité indépendante des processus moléculaires ?

Un dualisme intenable

Ce dualisme est pernicieux parce qu’il conduirait à dire que le neural est un épiphénomène des organites cellulaires, les organites de leurs biomolécules, etc, jusqu’à faire de la réalité entière une illusion construite sur une fondation… hypothétique.

Renoncer au dualisme réel-virtuel implique d’accorder aux représentations mentales le même statut de réalité que le métabolisme neural, c’est-à-dire celui de niveaux d’information intriqués produisant à la fois une apparence substantielle et une fonction pour le contexte qui les observe. Cette démarche doit réfréner l’envie de réduire le mental aux neurones comme doit être réfrénée l’envie de réduire les neurones à leurs quantons. En nous abandonnant à l’une ou l’autre de ces envies, nous ne comprenons plus rien à la fonction de l’entité complexe ni à l’expérience qu’elle procure.

Comment passe-t-on physiquement d’un concept basique à complexe?

À quoi ajouter ces obligatoires niveaux d’information qu’il faut concrétiser pour obtenir le mental ? Ils s’installent non pas sur les neurones individuels mais sur leurs réseaux. Le neurone est une centrale électrochimique qui, isolément, ne construit pas plus de sens qu’un manipulateur morse sans traducteur. Un concept est physiquement l’activité synchrone d’un groupe neural, une activité électrochimique intégrée. Mais comment passe-t-on d’un concept basique à un complexe ? Certains groupes neuraux symbolisent des traits lumineux sur la rétine, d’autres en font le visage d’une personne intime, avec tout le cortège d’émotions et de souvenirs qui l’accompagne. Physiologiquement ces groupes neuraux sont quasi identiques. Écrire indifféremment ‘neural=mental’ pour tous les groupes est un raccourci dramatique. Manifestement une réalité fort différente les sépare. Quelle est-elle ?

Le prochain article nous emmène vers une simulation de la complexité neurale : l’intelligence artificielle.

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