De mariage, dans Bright City

Dark City

Loin d’être une structure figée, le Societarium est une dynamique permanente. Une illustration exceptionnelle en existe dans ‘Dark City’, un film de SF remarquable et méconnu de Alex Proyas, sorti en 1998 et à mon avis très supérieur à Matrix, le blockbuster qui l’a éclipsé. Dark City est une cité qui se reconfigure chaque nuit, tel un immense organisme vivant en mutation permanente. Les murs se déplacent, les buildings surgissent et accélèrent vers le ciel, tout cela dans un silence feutré. Le film est sombre et onirique. Le spectateur hésite à dire s’il assiste à un trip sous acide ou si la cité a été voulue comme réelle par le scénariste, malgré son comportement profondément déstabilisant.

Dark City correspond étrangement au concept de Societarium global. J’aurais envie d’ajouter un ingrédient au scénario, sans le trahir car celui-ci conserve une bonne part de mystère. Voici : la seule réalité de la Cité est celle que partagent les spectateurs de ces mutations, qui participent aussi, personnellement, à les générer. Chacun a sa propre cité en tête. La nuit transforme cette représentation, sous l’action des rêves, et du remodelage opéré sur elle par les évènements vécus dans la journée. Que restera-t-il de la métamorphose au matin ?

Une agglomération d’ombres

Pour accompagner l’idée, ajoutons un effet supplémentaire à la mutation nocturne de la Cité. Au lieu d’une apparence matérielle dès le démarrage, faisons d’elle un jeu d’ombres, d’innombrables versions d’elle-même dont certaines parties auraient progressivement coïncidé, la faisant sortir des ombres virtuelles pour entrer dans le règne matériel. Telle se présente la fusion des societarium(s) individuels dans le global. Le Societarium global est aussi matériel que n’importe laquelle de nos pensées —qui sont des configurations neurales physiques. Un matériau est la répétition d’une structure atomique identique ; le Societarium est la répétition d’une structure de pensée sociale identique. Nous pourrions le croire illusoire car les esprits hébergeant ces structures diffèrent et les pensées ne peuvent être exactement identiques. Mais c’est l’idée de la similitude qui importe, et celle-ci est bien strictement la même.

Un matériau est difficile à définir à partir de quelques atomes seulement. Il prend consistance quand des myriades d’entre eux s’associent. De même, le Societarium gagne en consistance à mesure que des configurations identiques s’installent dans un grand nombre d’esprits, constatent leur similitude, et fonctionnent sur cette base. Les configurations sont passées d’individuées à appartenantes. Ce faisant, elles ont bâti ensemble un niveau global unifié. Apparaît un authentique supplément de réalité. J’y vois même la meilleure définition possible pour la substance. Entièrement fondée sur des relations observables, c’est la seule définition qui échappe au doute philosophique, à ce doute inhérent à des connaissances qui ne peuvent jamais prétendre à l’exhaustivité.

Le Dark Societarium

Sous cet angle, Dark City est paradoxalement une image plus réaliste du monde en soi que les films habituels. La fixité du paysage qui nous entoure n’est que la “condensation” d’un univers de perceptions sensorielles en constante agitation. Cette solidité n’existe que pour le regard descendant. D’où provient-il, ce regard ? Il est celui de nos représentations du monde qui se cherchent dans le chaos des perceptions. Et heureusement elles s’y trouvent, pour fonder un peu d’assurance à nos déplacements !

Il en est de même pour notre univers social. Notre perception des rencontres fournit une myriade de données chaotiques, mais nos représentations sociales s’y cherchent et s’y découvrent, créant une succession d’évènements et assurant la solidité de notre décor social. Elles le font brillamment pour nos relations intimes, moins pour des étrangers mais peu importe : le masque ‘étranger’ est justement là pour y parer. Encore faut-il avoir conscience de sa rusticité et ne pas le croire fidèle comme l’intime. C’est le travers du regard descendant : toutes nos représentations se cherchent… sans forcément s’auto-évaluer. Certaines sont carrément fausses. Le problème ne concerne pas nos représentations visuelles. Un paysage n’est pas moins fidèle à l’oeil parce qu’il est étranger. Nous avons simplement une moindre connaissance de ce qu’il recèle. Par contre l’erreur risque d’être grave en représentation sociale. Les gens sont volontiers infidèles à leur apparence.

Certains d’entre nous n’en sont pas très conscients. Ils utilisent leur masque ‘étranger’ pour un inconnu avec autant d’aplomb que pour un paysage. Or il n’y a rien derrière. Leurs relations en deviennent austères et sévères. Mais à quoi dans l’esprit de ces gens-là en faire le reproche ? Nous sommes nos représentations qui se cherchent, rien d’autre dans l’instant. Les élargir, les détailler, ne peut avoir lieu qu’en entamant de nouvelles relations. Dans mon métier de médecin, 40 ans de pratique ont fait passer mes représentations sociales de sommaires à minutieuses, parce que j’ai appris le langage corporel des consultants. L’étranger n’en est plus un dès le seuil du cabinet franchi, grâce à une foule de mots du langage corporel venue étoffer mon societarium. Les gens s’y insèrent désormais dans des cases plus personnalisées, sans que cela dévore mon attention et mon temps passé à les soigner.

Les observateurs en équipe

Complexifier son societarium, comme son stratium, est une alternance entre détissage et retissage. L’acquisition de nouveaux vocabulaires, y compris le corporel, permet de détisser les critères assemblés dans l’individu de rencontre. Puis le masque est retissé pour en faire une apparence forcément plus grossière que la personne en soi, mais parfois plus objective. L’observation est meilleure que l’auto-observation quand l’observateur est un expert. Vexant ? Cela dépend. C’est aussi une belle voie d’échappement quand l’image de soi auto-générée est déplaisante. Qui est expert ? Sans surprise, ceux qui ont affaire à une humanité très contrastée. Notre observation reste fruste ou devient experte selon la fréquence avec laquelle la vie nous a sollicités à ce sujet.

C’est l’un des freins à l’espoir d’obtenir un jour un Societarium global homogène. Il s’agit moins de favoriser l’extension des cercles chez tous les acteurs sociaux, que d’harmoniser leurs compétences d’observateurs. Quels que soient les cercles qu’ils contiennent, certains societarium(s) individuels sont réalistes et d’autres fantaisistes, tronqués par l’idéalisme, les consciences sociales trop directrices, l’enfermement géographique, la pauvreté des langages, des échanges exclusivement qualitatifs (non calculés) ou au contraire uniformément quantitatifs (toujours monnayés).

Ni sélection ni égalisation

Harmoniser les societarium(s) n’est pas y inclure le même ensemble de cercles mais rapprocher la pertinence des acteurs à observer leurs représentations individuelles. Si nous sommes tous sociologues, nous n’avons pas le même diplôme. Or cela ne dissuade aucunement, dans la société ultra-individualiste contemporaine de s’octroyer la même excellence. Cette erreur fatale empêchera toujours l’égalitarisme d’édifier un Societarium global vraiment partagé, à l’inverse de ce que croient aujourd’hui ses supporters.

Comment obtenir ce Societarium global homogène à partir de nos inégalités ? Reprenons l’illustration de Dark City, dans sa variante où les ombres de la cité en mutation se condensent la nuit pour une nouvelle apparence matérielle au matin. Le réalisme de la cité augmentera si les représentations (les ombres) ont un poids différent selon la compétence d’observateur chez les habitants. C’est un principe dérivé de la sagesse de foule. Cette sagesse est décevante si l’on attribue une compétence égale à tous les jugements. Elle augmente nettement quand le poids de chaque jugement est corrélé à chaque compétence. En appliquant le même principe au Societarium, sa configuration devient plus sage quand les meilleurs sociologues l’impactent davantage.

Il se s’agit là en rien de favoriser nos idéalistes. Au contraire, le bon sociologue est, rappelons-le, celui attaché à la neutralité axiologique. C’est l’ingénieur du processus qui sait réfréner son opinion sur le Societarium final. Il refuse de jouer au Dieu tout-puissant comme l’idéaliste. Il sait que ce Dieu, s’il doit exister un jour, est au bout du processus et non au début. Il résulte de l’assemblage de nos volontés coopératives, virginales sur la ligne de départ, et non du conflit destructeur d’idéaux guerroyant les uns contre les autres, déjà en armures et leurs piques brandies sur la ligne. L’idéalisme nous fait élire des caricatures de divinités, aussi piteuses que nous-mêmes, à la direction de notre destin, au lieu des personnages plus ressemblants que sont le Pape, Mandela ou Gandhi.

Le mariage

Autre illustration magnifique de la dynamique du Societarium : la fête de mariage. Le traditionnel gâteau des mariés est à lui seul une parfaite image de la pyramide sociale. Du moins si l’on veut bien accepter d’être assimilé à un choux à la crème. En bas de l’élégant cône, nous avons les connaissances les plus élargies, l’assise relationnelle générale. Sacré cercle, avec des choux qui arrivent de toute la planète ! Puis, à mesure que les couches de choux s’ajoutent, elles rétrécissent et sont plus intimes, jusqu’au sommet où trône le couple des mariés, seuls à abandonner leur condition de choux pour prendre forme humaine.

La pyramide est éphémère. Elle ne dure que le temps d’un week-end, mais a rassemblé des participants de tous horizons, toutes classes sociales, toutes fortunes, certains même qui ne s’apprécient guère hors de l’occasion. La fête de mariage ressemble décidément à l’un des grattes-ciels de Dark City, qui surgit une nuit, se dresse fièrement une journée, et disparaît la nuit suivante. Dans ce bref laps de temps, il a été le plus bel édifice social pour les invités qui l’ont fabriqué ensemble. Quand l’aube pointe, on l’abandonne à regret, épuisé par les libations et les danses, et cela le renvoie dans les ombres. Pas complètement. Il restera présent dans les societarium(s) de ceux qui ont occupé les étages supérieurs, et particulièrement chez ceux des mariés, désormais soudés dans la profonde permanence du couple.

À la lueur de la soudure

La dynamique du Societarium est sculptée par ce type d’évènements aussi brefs que flamboyants. Des soudures réalisées par la flamme festive, la fusion dans la chaleur des émotions, le bouquet envoyé au prochain binôme. Comme le Stratium, le Societarium est une chaîne temporelle autant qu’une élévation complexe. Chacun de ses niveaux étire son existence dans le temps. Les acteurs s’y succèdent, interconnectés entre eux autant que leurs représentations le sont à l’intérieur d’eux-mêmes. La force des personnalités résulte de ces soudures, d’autant plus qu’elles sont effectuées sur des matériaux compatibles, mais pas seulement : défaire une soudure demande également de la force. Les societarium(s) cicatriciels finissent par devenir les plus étendus et solides, une fois leurs failles réparées.

À force de mutations nocturnes, notre societarium prend doucement une autre apparence : Bright City ?

*

Laisser un commentaire