Êtes-vous monal ou dual ?

Un carré ou deux cercles

« Je n’ai rien à cacher » indique que l’on en a beaucoup, surtout quand c’est dit avec conviction. Mais prudence ! Il s’agit là tantôt de mensonge tantôt de pudeur. Une simple nuance ? Loin de là ! Entre mensonge et pudeur se tient au contraire une séparation fondamentale entre deux types de personnalités : celles qui hébergent un seul monde, carré, et celles qui hébergent deux cercles, nettement séparés.

Appelons ces deux types le monal et le dual, plutôt que moniste et dualiste, vous comprendrez dans un instant pourquoi. Le monal est la personnalité à monde unique. Est-ce la plus rationnelle, celle qui vit dans le vrai monde, puisqu’elle n’en imagine aucun autre ? Non, c’est la personnalité purement imaginaire, justement. Elle n’est pas consciente que son monde unique est une représentation personnelle, une approximation du monde en soi.

Dans cette personnalité monale, tout est carré. Un monde unique ne peut contenir que des vérités ou des mensonges. Il n’y a pas un « ailleurs » où situer d’autres lois. Si ce type de personne affirme sincèrement qu’elle n’a rien à cacher, c’est véridique. Authentique dans le seul monde qu’elle connaisse, même quand ce monde est gravement faussé. Le psychotique, par exemple, est une personnalité monale. Son univers intérieur est délirant mais il ne cache rien. Il n’existe pas d’autre vérité que celle de la psychose.

Peut-on encore être dual ?

La pudeur caractérise la personnalité duale. Son rôle est de protéger l’univers intime, un cercle qu’elle sait parfaitement imaginaire, à ne pas confondre avec le réel. Sans pudeur, les barrières s’effondrent. Les fantasmes envahissent le réel, tambourinent dans la conscience, cherchent à s’emparer des commandes. Ils veulent se réaliser, c’est-à-dire tout simplement passer d’un monde à l’autre en bousculant la frontière. Quand ils réussissent, la personnalité bascule en mode monal. Elle ne distingue plus le monde en moi et le monde en soi (en lui-même).

Dans la personnalité duale, tout est aiguillé. Vers le monde imaginaire ou vers le réel. Dans l’imaginaire le mensonge n’existe naturellement pas. C’est un monde entièrement propriétaire de sa vérité, parce qu’absolument personnel, isolé. Mais isolé dans quelque chose de vaste. Unicité sans prétention à l’Universalité. Un tel monde n’entre en conflit que si son isolement s’effondre. La pudeur est là pour y parer. Le dual a tout à cacher mais ce qu’il cache n’est pas un mensonge, c’est au contraire un monde profondément authentique qu’il faut garder à l’abri de toute ingérence du réel.

Le dual dispose d’une ambassade entre l’imaginaire et le réel. C’est la discussion pudique. La vérité intérieure est filtrée. Ne débarquent dans le réel que les fragments ayant une chance d’y faire leur place. Attentivement sélectionnés, les désirs chez le dual ont des chances bien plus fortes de se réaliser. Sa charge de frustration est nettement plus réduite, comparée à celle du monal.

Id-justice

Notez que le droit français contemporain ne fait aucune distinction entre ces deux personnalités. Chacun d’entre nous est traité en monal. Caricature égalitariste. Le monde imaginaire est à présent légiféré comme le réel, qu’il existe ou non un passage entre les deux. Cela s’appelle le passage à l’acte. Il n’est plus une référence dans le droit. C’est un simple facteur aggravant. À présent, des fantasmes sont vilipendés parfois plus sévèrement que des actes. L’imaginaire est scruté davantage… dans une société devenue principalement virtuelle ?

Pourquoi un si stupéfiant renversement de l’éthique ? Dans une société où toutes les personnalités sont traitées comme monales, c’est la duale qui semble mensongère —en contradiction avec ce que je viens d’expliquer. Le dual aurait « quelque chose à cacher ». Or non, il sépare, il verrouille pudiquement son imaginaire. C’est le monal qui est obligé de mentir, parce que dans son monde unique il n’y a pas de ligne blanche entre le désir et l’acte. Quand le désir est inavouable il devient directement l’acte, inacceptable. Alors il faut mentir pour le dissimuler. Et si le monal ment avec acharnement il ébranle le juge et s’en tire. Son monde n’est-il pas égal à tous les autres ? Le juge se verrait accusé de jupitérisme s’il cherchait trop à imposer le sien.

Le dual, lui, se défend à peine. Il est stupéfait qu’un juge vienne condamner son imaginaire. Il ne cherche pourtant pas à le partager, ne le confond pas avec la réalité, n’est pas “passé à l’acte”. Quelle est cette injustice ? Nous devrions dire “id-justice”, une justice identique pour tous, dans une société égalitariste qui nous considère comme des clones. Voilà une conception avantageuse pour le juge surmené de travail, qui peut traiter prestement son interminable litanie de contentieux, sans faire de détail. Le passage à l’acte serait-il devenu un détail ?

Le monal n’est pas un moniste

Certes le monal conçoit le monde comme unique, mais parce que son esprit en oublie d’inclure la moitié, et par malchance c’est le monde en soi, le plus véridique. Le moniste se définit autrement. Il sait pertinemment que son monde est une représentation, mais installée dans le réel, et non extérieure à lui. Il garde donc la conviction que le monde est globalement un. Ses idées sont-elles parfois fantaisistes ? Elles ne posent aucun problème, du moment qu’elles restent séparées dans l’imaginaire. Le palais mental du moniste est un monument unique doté d’ailes indépendantes. Tandis que celui du monal est un vrai souk où le vrai comme le faux mélangent leurs échoppes et font leur réclame avec un succès comparable.

Le dual n’est pas un dualiste. Aucun besoin d’évacuer son imaginaire  dans un plan mystique puisqu’il suffit de le compartimenter dans le réel. Le cerveau est bien assez complexe pour l’héberger. Le dual est en fait le vrai moniste, avec ses séparations réalistes, tandis que le monal est le vrai dualiste, à son insu, faisant de son monde la seule réalité, à tort malheureusement.

Rêveur délinquant

Les réseaux font de nous des personnalités monales. La colonisation de l’esprit par les espaces virtuels détruit les barrières entre imaginaire et réel. Le monde du monal devient ce souk où toutes les croyances sont possibles, où le mensonge disparaît naturellement, puisqu’il n’existe plus de réel pour s’interposer. Pas de mensonge, seulement du vrai et du faux, que chaque acteur du réseau expose à sa façon. Une galerie d’impudences.

Dans ce monde égalitariste et impudique, personne ne ment. Les délinquants résiduels, désignés comme les seuls menteurs, sont ceux qui taisent leurs fantasmes, sachant que leur imaginaire et la réalité restent des mondes séparés… fondamentalement incompatibles. Leur silence pudique les désigne à la vindicte. Qu’ils se dépêchent de rejoindre une phalange monale avant d’être abattus par une autre. Les réseaux sont une jungle où règnent les meutes. Le rêveur dual, de nature plus solitaire, y sera une espèce bientôt éteinte.

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