Biais ou bêtise ?

Trompé par son cerveau ? Qui donc ?

En cette ère où il est interdit de fâcher l’individu-roi, il n’est plus permis de parler de bêtise en l’associant à un nom. On en parle donc seulement de manière générale, et elle ne concerne que les autres. Même ainsi, donner son avis sur la scène publique est risqué. Elle a vu passer tant de moqueries que c’est un champ d’épines. Qui n’a pas été accusé de bêtise, pour en garder un méchant souvenir ? C’est presque un rite initiatique. Nous sommes tous nés profanes et avons toujours rencontré plus intelligent que soi. Donc on est toujours le “bête” de quelqu’un. S’en émouvoir démontre surtout un manque d’assurance. Le “roi”, sachant que sa couronne a été offerte et non méritée, s’offusque de quiconque mettrait en doute son intelligence.

Difficile alors de parler sans fard de la bêtise au milieu de nos contemporains intouchables. On la relativise tant qu’on peut. On l’a même rebaptisée. Désormais elle n’est que l’effet de “biais cognitifs”. Le roi n’a aucun défaut. C’est son cerveau qui le trompe, occasionnellement, pour des raisons parfaitement naturelles. Ah ! Vicieuse Nature, qui se permet de jouer ainsi avec nos gènes et d’envoyer des organismes défectueux dans l’écosystème sans risquer le moindre procès ! Que font les avocats de l’espèce ?

La grande arrivée des biais

On mélange un tas de comportements dans la catégorie “biais”. Certains sont de vrais déraillements et d’autres des conduites strictement normales. Tout d’abord le terme “biais” n’a de sens que pour le jugement final —que j’appelle le regard descendant. L’observateur est posté sur la ligne d’arrivée et constate le résultat des actes. L’objectif est atteint ? C’est une solution. Raté ? C’est un biais. Tandis que de la ligne de départ —pour le regard ascendant—, ce comportement est inexorable. Le cerveau a arrangé ainsi les cartes dont il disposait. Parler de biais n’a aucun sens au départ. Surtout quand c’est un mécanisme neural fondamental. Pour le corriger, il faudrait empêcher le fonctionnement normal du cerveau. Est-on encore dans le biais ?

Prenons l’exemple de notre travers le plus répandu : le biais de confirmation —nous retenons surtout ce qui flatte nos opinions. Mais l’observateur, qui pointe le biais, fait comme s’il existait un homoncule dans le cerveau pour se sentir flatté. Il se trompe. En réalité ce sont nos opinions —des graphes neuraux bien établis— qui se cherchent dans la réalité. Quand elles se trouvent, elles se renforcent et stimulent les circuits de la récompense. “Ce qui flatte nos opinions” est l’observation d’un regard descendant obsolète, qui ne sait pas à quoi il a affaire. Tandis que “des opinions qui se cherchent” est le constat d’un regard ascendant informé, qui sait le mécanisme incontournable. Il n’y a aucun biais dans cette affaire, ce qui n’empêche pas d’y consacrer des livres entiers.

La confusion entre corrélation et causalité, qui fait croire à la magie, n’est pas non plus un biais cognitif. L’esprit est conçu pour établir systématiquement une explication par défaut, quitte à recourir à l’ésotérisme. C’est dans son principe même de fonctionnement. Toute absence de graphe pour représenter une situation inédite va en créer un nouveau. Aucune déviance à chercher par principe dans les croyances mystiques. Mais alors, qu’est-ce qu’un biais cognitif exactement ?

Un défaut de transmission qui s’appelle narcissisme

Bien qu’indépendants, nos deux regards ne sont pas étanches l’un à l’autre. Ils doivent se coordonner. Quand un mécanisme mental normal aboutit à une erreur, il faut la signaler. C’est le rôle du regard descendant, qui renvoie l’info à la base. Le classement à l’arrivée sert à prendre un nouveau départ. Si la transmission n’est pas faite, là il s’agit bien d’un biais cognitif.

Autrement dit le biais est de ne pas tenir compte des jugements et des analyses que l’on reçoit. Les opinions restent sur un piédestal. Le cerveau révère sa propre organisation de graphes, la rend inamovible. On est vraiment en face d’une pathologie, qui s’appelle l’hyper-individualisme, ou le narcissisme.

Enfin une définition commune pour la bêtise

Cette manière de présenter les choses a l’avantage de rassembler tous les biais en un seul, qui est de ne pas tenir compte des particularités de notre fonctionnement mental, une fois qu’on les connaît. Imaginez que ma calculette favorite fasse des erreurs grossières, que je m’en sois rendu compte, et que je continue à l’utiliser comme si de rien n’était. Voilà ce que vous pouvez appeler un biais critique.

Ayant rassemblé ainsi les biais sous une définition unique, nous pouvons alors la nommer “bêtise”. Autre avantage étonnant : la définition ne tient pas compte de l’intelligence. Le plus grand des savants, le meilleur des philosophes, peut faire preuve de bêtise. Quand il n’examine pas les preuves, justement. L’Histoire regorge d’exemples de Nobels fourvoyés dans les pseudo-sciences, de philosophes célèbres hypnotisés par les totalitarismes. Pourquoi une bêtise aussi abyssale au sommet de l’intelligence ? Parce que celle-ci s’accompagne fréquemment d’un narcissisme tout aussi sommital.

Le mauvais milieu ou le bon équilibre ?

Comment comparer la bêtise entre générations ? Il existe des tests d’intelligence, mais comment évaluer la bêtise ? C’est pourtant plus facile. Contentons-nous de juger le positionnement des esprits entre individuation et appartenance. Un milieu qui privilégie l’hyper-individualisme augmente mécaniquement le niveau général de bêtise. Un milieu qui privilégie le grégarisme, type régime totalitaire, favorise aussi la bêtise. Toute la population se goinfre du biais du tyran.

Le bon discernement se trouve dans l’équilibre entre individuation et appartenance. Aïe ! Notre démocratie anarchiste s’est cassée la figure et tangue sur ses béquilles, coiffée de son bonnet d’âne. C’est une mauvaise nouvelle. Mais le discernement est indépendant de l’intelligence. Ça c’est une bonne nouvelle ! Car nos gisements d’intelligence naturelle sont épuisés. N’a-t-on pas commencé à pomper frénétiquement dans l’artificielle ?

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