Pierre Desproges, baromètre social éternel

Pierre Desproges restera peut-être éternellement le meilleur baromètre pour apprécier le niveau de liberté collective d’une époque. Je pèse mes mots. Je parle bien de liberté collective et non individuelle. Dans ses tribunes aussi littéraires que drolatiques, Pierre dépèce avec un sérieux mortel les ego-bancaux. Attention ! Il ne s’agit pas là d’âmes à forte valeur monétaire, comme en sont persuadés leurs propriétaires, mais tordues par la sottise, la suffisance, la frustration, le narcissisme, la bigoterie on l’on ne sait quel autre détraquement de l’esprit.

De son Tribunal des Flagrants Délires, Pierre Desproges testait l’amour-propre de ses invités pour dépister les plus crasseux et nauséabonds, de ceux qui font les inquisiteurs bêtes et méchants, capables de rendre une société vraiment totalitaire.

Je ne voudrais pas vivre une époque où l’on dirait le cru Desproges mal vieilli, bouchonné, sexiste ou trop acide. N’est-ce pas justement le cas aujourd’hui ? Je le crains. Les bêtes méchantes sont incrustées partout sur les réseaux, parasites rongeant le tissu social pour creuser un nid inviolable à leur nombril.

Je ne les comparerai pas à des cafards, car lesdites bestioles possèdent un sens excellent de la liberté collective. Non, il s’agit bien de bipèdes humains (ou d’hexapodes pianotant des claviers), de cette variété dangereuse qui ressemble à un prédateur, qui ne dort que d’un oeil, et lacère immédiatement le peintre farceur qui s’approche joyeusement pour faire son portrait.

Adeptes ni de liberté ni de fraternité, seulement de l’égalité parfaite, les ego-bancaux la surveillent jalousement. La moindre once ôtée, faisant pencher la balance, la belette anonyme bondit sur le clown qui l’a bousculée, ameute ses congénères, perce l’importun de mille plaies lâches et vulgaires.

Pierre Desproges, mort de son cancer, ne peut plus s’attaquer à l’exérèse patiente de celui de la société. Ne restent pour la traiter que des placebo-thérapeutes, qui s’efforcent de faire gentiment rire sans nous énerver. Les vrais humoristes, il en reste, mais ils ne se produisent plus en public, seulement dans leur cercle intime, et ils ont intérêt à vérifier son étanchéité.

Le baromètre Desproges nous indique aujourd’hui une pression sociale en hausse stratosphérique. La censure a balayé du ciel tous les nuages susceptibles de doucher nos fiertés. L’azur social sera désormais d’un bleu pur. Aïe ! J’ai pris un coup de ce million de soleils assemblés…

*

L’intégrale de Pierre Desproges

Laisser un commentaire