Dans le dernier hors-série d’Epsiloon, un article titre : ‘Pourquoi notre cerveau adore le hasard’. L’interprétation neuroscientifique utilisée est d’une grande platitude, ne parvenant pas à intégrer la psychologie, quand elle attribue à notre cerveau un « attrait irrésistible pour le hasard ». Nous adorons jouer, certes, mais pas avec le hasard. Si c’était le cas, nous serions satisfaits des résultats statistiques des gains et pertes… conformes au hasard. Or ce n’est pas du tout cette imprévisibilité qu’attend le joueur. Il veut au contraire “prendre en défaut” le hasard, le contourner, forcer la réalité à accéder à son désir. L’addiction au jeu est l’attente jusqu’au-boutiste que le monde se plie enfin à notre volonté. Rien à voir avec l’acceptation fataliste des résultats du hasard, que l’on aimerait pour lui-même.
Le jeu révèle ainsi un désir d’appropriation du monde (ou de réappropriation, depuis qu’il s’est détaché de nous à la sortie du nid utérin) et non une passion pour le hasard. C’est une notion psychologique et il est vain d’y chercher une “explication” dans les activations cérébrales. La neuroscience établit des corrélations mais n’a aucune pertinence dans une causalité conceptuelle. Le cheminement qualitatif est invisible dans les réseaux neuraux.
Le désir d’appropriation est tel qu’il explique les risques fous, irrationnels, pris par le joueur. Le joueur se moque que son modèle du monde soit fantaisiste (le contraire d’un modèle aléatoire rationnel), il attend que ce modèle devienne réalité parce que c’est le seul acceptable.
S’il faut repasser par la case neuroscience comme le fait l’article d’Epsiloon, il faut énoncer les choses ainsi : Les représentations neurales du joueur se cherchent dans la réalité. Elles sont exigeantes, totalitaires. Si elles ne se trouvent pas, ce n’est pas qu’elles soient fausses. C’est que le “vrai” monde n’est pas encore arrivé. Le joueur occasionnel corrigera rapidement ces représentations erronées, parce qu’il a d’autres projets pour se réapproprier le monde. Mais le joueur compulsif est animé par des représentations exclusives, insoupçonnables, éternelles. C’est la racine de l’addiction, non pas au hasard, mais à la recherche du monde qui voudra bien coller à ces représentations.
Comment vérifier mes affirmations ? Si des joueurs me lisent, ils devraient s’y retrouver davantage que dans l’amour du hasard. Une suggestion pour Epsiloon : faire un article sur la généralisation abusive des neurosciences dans le domaine de la psychologie, qu’elle ne sait pas traiter. Pas facile de retrouver le vrai et le faux, le bon et le mauvais, la responsabilité et la culpabilité. Les neurosciences font de nous des intelligences biologiques aussi artificielles que les numériques. Epsiloon serait à contre-courant de l’air du temps, mais n’est-ce pas le rôle de cette excellente revue quand cet air nous rend stériles ?
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