Le sens de la vie est inaccessible. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas. Il est inaccessible en tant qu’universel. Chacun d’entre nous s’en approche à sa façon. Chacun construit son sens de la vie. Et la construction n’est jamais terminée, surtout que tôt ou tard, avec l’âge, il tend plutôt à se déconstruire.
Le concept ‘sens de la vie’ a des propriétés à part, semblables à celles du temps. Si je ne réfléchis pas au sens de la vie (ou au temps), je le connais. Si j’y réfléchis, je le perds. En cherchant un sens universel à la vie, je ne veux que me rendre moi-même universel. Je veux être propriétaire de la vie, son créateur ! Et mon temps sera le sien.
Nous avons affaire à des concepts particulièrement originaux. Il faut comprendre pourquoi. Déjà, reprenons les bases : Comment s’édifie un concept ? Le cerveau est une machine à ajouter de la signification aux informations qu’il reçoit. “Signifier” veut dire positionner une information par rapport à des représentations existantes. Le cerveau a ses modèles, une simulation du monde, synthèse organisée d’informations répétées auparavant. Signifier, c’est donc confronter une information soudaine, fugitive, et son modèle, c’est-à-dire une structure permanente. Dans cette confrontation, chacun modifie l’autre. 1) L’information est habillée d’une signification par le modèle. 2) Le modèle est remis en question quand l’information n’y trouve pas sa place. Soit il faut adapter le modèle soit en construire un nouveau.
Le modèle est un outil externe. Il est indépendant de l’information, capable de l’emprisonner, elle et ses semblables, dans ses filets. Le modèle est un divin pêcheur. Du moins est-ce l’impression qu’il nous donne. Platon le situait dans un “monde des idéaux”. C’est là qu’il nagerait, entité parfaite, avec les autres modèles. La majorité des mathématiciens situent toujours là leurs théorèmes quand ils s’ajustent idéalement à la réalité. Mais les maths ne pouvant confirmer par eux-mêmes cette origine mystique, il est plus vraisemblable qu’il s’agisse de représentations mentales qui s’examinent mutuellement, d’une fascination du cerveau pour ses propres processus, c’est-à-dire les lois intrinsèques de la réalité sur lesquelles ils tournent. Les maths ne nous surplombent pas, ils nous animent.
Ce qui surplombe, par contre, est bien chaque concept supérieur par dessus ses sous-concepts, en les agrégeant. L’élévation a lieu dans la complexité mentale. Le ‘sens de la vie’ surplombe tous les autres dans l’espace de travail conscient. Et devient une exception. Sans rien au-dessus de lui, il ne peut jamais se compléter en référence à un modèle. Du sens pour quoi, pour qui ? Reparaît ici son point commun avec le temps. Je peux comparer mon temps conscient avec des métronomes physiques, mais mon expérience n’a de signification que pour elle-même. Il n’existe pas de trame temporelle supérieure à elle, de “temps divin” dans lequel elle pourrait s’intégrer. Pas de temps universel, pas de ‘sens de la vie’ universel.
À vrai dire nous avons bien, chacun d’entre nous, un modèle du ‘sens de la vie’. Mais il ne tient jamais bien longtemps. Typiquement les informations en jeu échappent naturellement à leur modèle. Notre monde intérieur, où elles apparaissent, se transforme et s’étend continuellement. Plus le monde dévoile son envergure, plus le sens d’y vivre s’échappe définitivement. Comment pourrait-on continuer à y “réfléchir”, puisqu’il faut toujours confronter cette information à un outil externe, un modèle qui la domine ? Or face à l’Univers dans son intégralité, la vie se recroqueville. Elle est forcément dedans. La regarder d’un extérieur, c’est se prendre pour Dieu. Non pas croire en Dieu, car le croyant sensé sait que Dieu n’est que mystère. C’est vraiment endosser la fonction. Se voir révéler le sens de sa vie, comme on l’entend fréquemment, relève de l’auto-illumination… à l’intérieur de notre propre crâne.
Certes le problème reste modeste dans un monde personnel bien délimité. Si notre environnement est statique et parfaitement connu, le sens de la vie est d’être propriétaire de ce monde et d’en faire ce que l’on souhaite en respectant ses règles. Les vies où toute question est réglée par des habitudes n’ont pas besoin de recherche de sens. Ces vies sont auto-justifiées. Une habitude, une routine mentale, n’a pas besoin de s’expliquer. Elle est, ontologiquement. Pas si mal, comme nous le verrons en conclusion.
L’explication est nécessaire seulement pour quelque chose qui regarde, qui juge. Le déclencheur est une information étrangère, qui désoriente les habitudes, une anomalie dans le réel, une vie qui déraille, qui appelle une auto-observation. Alors la demande s’enclenche : quel est le sens de ma vie ? L’auto-observation permet d’élever la réponse, intégrant les informations de “ma” vie avec celles des autres, et quelques bouquins de philosophie. Un modèle se dessine. Ma vie a une orientation par rapport aux directions des autres, aux avis des grands penseurs. Cela ne lui trouve pas une en elle-même. Des références sont toujours nécessaires.
Chaque évènement, chaque vie croisée, peut apporter de nouveaux éléments à la réponse. Le “sens” se construit, ou s’étiole quand la question n’est plus posée. Ce qui interroge et répond est cet observateur intérieur qui regarde la construction. Il regarde d’en haut et non vers le haut. Il se prend pour Dieu, à donner ainsi son opinion “universelle”, mais n’est pas Lui. S’il regardait vraiment vers le haut il ne verrait rien. Rien de connu. Pas d’universel. Comment regarder l’Universel quand on est à l’intérieur ?
Que le sens de la vie soit inaccessible est une excellente nouvelle. Aucun risque de se tromper ni chance d’avoir raison. Ne reste que le sens ascendant, la signification brute « d’être » en vie. N’est-ce pas la meilleure manière de la savourer, avec l’auto-observateur enfin mouché ?
C’est la manière ontologique. Mais elle ne peut être entièrement satisfaisante. En effet le sens de la vie devient singulièrement dépendant de l’être, d’être soi et d’être ceux qui comptent fortement autour de nous. Que se passe-t-il quand l’être personnel décline, vieillit, s’altère après une maladie ? Le sens de la vie périclite, et il n’y a rien à y faire. Aucun idéal platonique ne se présente pour le sauver de la chute, puisque nous avons renoncé précédemment à jouer les divinités illusoires, que nous cherchons ce sens dans le “vrai” monde.
Pire encore, quelle conséquence a la disparition de l’être cher ? Quand le sens de notre vie n’est plus animé par lui, nous ressemblons à un véhicule dont le réservoir est à sec. On sait qu’il a tous les organes pour avancer, foncer même, mais il n’avance pas. L’endeuillé est statique, se dégrade, finit en épave. Cela montre que le sens de sa vie, il ne le possédait pas. Il l’avait confié à quelqu’un.
Quelqu’un, ou quelque chose d’intime qui le réunissait à lui ? La différence est essentielle. La disparition du sens n’est pas causé par celle de l’être aimé lui-même, mais par la perte du sentiment d’appartenance qu’il injectait dans son compagnon. Sans ce booster, le sens qu’injecte le survivant dans sa propre vie apparaît bien faible. C’est là le vrai problème. L’endeuillé ne donne pas suffisamment de sens à sa vie. Il a toujours beaucoup trop compté sur l’autre. Était-ce de la flemme ? Qui peut dire une chose pareille ? L’auto-observation, incontournablement. Et voici l’observateur intérieur convoqué pour ranimer le sens de la vie, après avoir été congédié.
Concluons notre métaphore ainsi : si le sens est un véhicule, il lui faut du carburant, de « l’être ». Et il faut aussi un conducteur. Un bon. Qui s’améliore après chaque tour de circuit. Il n’atteindra jamais la divinité. Mais il y a des chances qu’il se fasse applaudir par la foule. Offrons pour le moins un divin spectacle !
*
2 autres articles sur le sens de la vie:
Sens de la vie: attention à l’effet-connaissance
Instant ou durée, pour le sens de la vie ?
