Groupisme versus collectivisme

Ver à l’hameçon, humain à l’aiguille

Albert Schweitzer, dans Respect et responsabilité pour la vie : « J’ai pêché deux fois à la ligne avec d’autres garçons. La torture des vers empalés à l’hameçon et des poissons à qui l’on déchirait la bouche, m’inspira une telle horreur que je refusais de continuer ce jeu cruel. J’eus même le courage d’en détourner mes camarades. […] Nous n’avons pas le droit d’infliger la souffrance ou la mort à un autre être. Nous devons ressentir ce qu’il y a d’horrible dans ces actes de cruauté commis machinalement, dans une sorte d’inconscience. »

Sylvie Simon, dans Vaccins, mensonges et propagande : « La surconsommation des vaccins et l’escalade des prix vont faire basculer la machine. Guidés par leur avidité, les laboratoires sont allés trop loin et ce sont eux qui vont provoquer leur propre chute, comme “la grenouille qui enfla si bien qu’elle creva”. Exactement comme notre agriculture intensive qui a pollué tous les sols et appauvri la terre, les vaccins ont pollué les organismes et amoindri les systèmes immunitaires des individus, comme ceux des animaux et des végétaux. »

Albert Schweitzer pratique un wokisme d’allure respectable. Éveil aux sensibilités négligées. Mais les pêcheurs sont-ils majoritairement d’accord avec le mot ‘torture’ pour décrire l’accrochage d’un ver à l’hameçon ? Quant à Sylvie Simon, antivax notoire, doit-on croire avec elle que les vaccins ont l’effet inverse de celui allégué, amoindrir notre immunité ?

Deux groupismes, l’un attendrissant, l’autre comminatoire. L’un ou l’autre peut-il se prévaloir de l’intérêt général ? Sont-ils des collectivismes ? Revisitons cette notion depuis sa racine.

Pas d’individu sans collectif

Si « je » étais la seule réalité, « je » équivaudrais à Tout. L’individuation ne peut intervenir qu’au sein de quelque chose de plus vaste. Pas forcément l’humanité. Tout ce qui n’est pas « moi ».

Dans ce vaste ensemble se mêlent des entités fort différentes. Je les classe à l’aide de représentations : animé ou inanimé, végétal ou animal, bête ou humain, étranger ou familier. Chacune de ces catégorisations crée un cercle à l’intérieur du vaste collectif initial. Sous-ensembles séparés, ou se recoupant, ou s’emboîtant comme des poupées russes.

Ceux qui s’emboîtent nous intéressent particulièrement ici. Je suis parent, humain, animal, animé. Qu’est-ce que je désigne par “collectif” ? Ma famille, l’espèce humaine, le règne animal, le vivant ? Selon le sujet dont je discute, chacune de ces entités peut correspondre au terme ‘collectif’. Je désigne ainsi les cercles successifs qui m’entourent. Chacun est concrétisé par des règles propriétaires. Se comporter comme ‘parent’ impose des contraintes additionnelles à ‘humain’, qui lui-même en ajoute à ‘animal’, etc.

Quand l’individu discute avec le collectif, « je » se réfère ainsi à l’un des cercles et non à tout ce qui existe. Si le discours soutient les règles du cercle, il est dit ‘collectiviste’ ; s’il soutient « mon » désir, il est dit individualiste.

Le groupisme protège l’individu et non le collectif

Le ‘groupe’ est synonyme de cercle collectif. Peut-on dire alors que le groupisme est un collectivisme ? Non. C’est l’erreur systématiquement commise par les groupistes qui se réclament de l’intérêt général pour faire passer leurs opinions particulières. Voyons en détail l’explication :

La relation individu-collectif se fait entièrement à l’intérieur de notre esprit, qui sépare les représentations entre ‘soi’ et ‘non-soi’. Deux directions pour cette relation : le soi juge le non-soi et réciproquement. Le collectivisme ne se borne pas à héberger le collectif dans son esprit ; c’est privilégier la direction du non-soi jugeant le soi.

Tous les humains en société connaissent le collectif et ses règles. Leur esprit les contient mais ne les respecte pas forcément. Les désirs du soi effacent le jugement du non-soi. La connaissance la plus parfaite des règles n’en fait pas une puissance du collectif. Au contraire elle sert volontiers à l’individu pour manipuler le collectif. Arriviste, clientéliste, affairiste… désignent l’utilisation efficace des règles collectives au profit d’un seul individu. Mauvaise direction.

Le collectivisme est une direction de la pensée

Existe-t-il, au-dessus de mon intérêt personnel, un collectif dont l’importance dépasse largement cet intérêt, parce qu’il en inclue une multitude d’autres ? Ne vous trompez pas de direction ! C’est bien l’individu qui crée le cercle collectif dans son esprit, mais comme instance supérieure à lui-même. C’est un transfert de pouvoir. Nanti de ce pouvoir majeur, le collectif juge à présent l’individu.

Sa tyrannie peut d’ailleurs être excessive. Le collectif étouffe volontiers l’individu. Constat malheureusement détourné de sa vérité, aujourd’hui mauvaise excuse pour annihiler tout pouvoir au collectif. Un collectif démocratique du XXIème siècle n’est pas l’inquisition du Moyen-Âge.

Terrible fragilité du collectif

La direction soi > non-soi n’a jamais perdu de son pouvoir. Les régimes les plus tyranniques n’ont jamais fait que cloître l’individualisme à l’intérieur de l’esprit, excitant plutôt son désir de revanche. La direction non-soi > soi est plus fragile. Elle est subordonnée au fait de mettre dans le non-soi des choses qui me ressemble. Si le collectif est l’ensemble des soi(s) identiques au mien, pas de problème pour lui transférer du pouvoir. Mais s’il inclue des hors-clan, d’autres cultures, races, espèces ? Je refuse de donner du pouvoir à ce collectif qui m’est trop étranger.

L’importance du collectif chez l’individu repose ainsi, en premier lieu, sur son horizon de pensée, sur sa capacité à étendre son identité sur le monde. Qui ne se sent pas menacé dans son identité englobe facilement les autres à l’intérieur. Qui se sent menacé les rejette, trace un fossé profond entre eux et lui. Enfermé dans la forteresse de son cercle privé, il n’aperçoit plus le grand cercle qui inclue ces autres et lui-même. Il n’accorde aucun pouvoir à ce collectif plus large, qu’il sait pourtant exister. Il n’est plus collectiviste mais groupiste.

L’opposé du groupiste est l’idéaliste

Dans l’esprit du groupiste, individu et collectif continuent à exister. Mais le second n’a aucun pouvoir sur le premier. Seule la direction soi > non-soi existe. La réduction de pensée concerne la succession entière des cercles sociaux auxquels appartient le groupiste. Lui passe avant sa famille, mais sa famille avant les autres, son groupe racial avant l’espèce humaine, l’espèce avant les animaux.

Le pendant du groupiste existe dans l’autre sens : c’est l’idéaliste. Pour lui, seule la direction non-soi > soi existe. L’ensemble des animaux passe avant l’espèce humaine, l’espèce avant lui. L’idéaliste a une conception du collectivisme presqu’aussi fausse, parce qu’il confond le paradigme collectif avec son idéal personnel. Dans sa version extrémiste il est capable, par exemple, de sacrifier son enfant pour sauver un plus grand nombre de personnes.

Face au radicalisme effrayant de l’idéal

Cette version est l’utilitarisme radical, dont je discute les diktats dans le dilemme du wagon fou. Il commande de tuer 1 personne pour sauver 5 autres si l’on n’a pas le choix. Le dilemme original se garde de préciser si la personne à tuer est Hitler, Einstein, un clochard, ou son propre enfant.

Tout collectiviste authentique en tiendra compte, pourtant. Parce que le collectif ne gomme pas les règles de ses sous-ensembles. Il les module et les organise avec de nouvelles, propres à son échelon. Le collectif ne dira jamais de tuer son enfant pour sauver 5 inconnus. Celui qui pense une telle chose ne fait pas dialoguer l’individu et le collectif. Il est tout aussi aveugle que le groupiste.

Deux enfants devant Gaïa

Proposez à deux enfants le choix entre une pochette de bonbons en vrac et une autre où ils sont emballés dans de jolis papiers dessinés. Vous leur avez expliqué, juste avant, l’intérêt de réduire les déchets, dont les emballages, pour préserver Gaïa. Le symbole Gaïa est utile, à cet âge, pour éviter des phrases incompréhensibles sur l’écosystème. Vous présentez Gaïa comme la grande maman de tous les gens, animaux, plantes, plus importante que chacun d’entre nous donc.

Le profil du premier enfant est de construire son assurance personnelle avec facilité. Il ne nourrit aucun doute sur son importance. Ambiance familiale sécurisante. Amour donné sans contrepartie. Le non-soi est bienveillant. Il est facile de lui transférer du pouvoir. À mesure que l’enfant découvre de nouvelles perspectives, élargit ses cercles, il accorde spontanément à chacun une part de pouvoir inaliénable. Cet enfant collectiviste choisit sans hésiter la pochette de bonbons en vrac. Gaïa a du pouvoir en lui.

Futurs divergents

Le deuxième enfant, moins sûr de lui, n’inclue pas encore un cercle aussi vaste. Pas certain, déjà, de compter beaucoup pour ses parents, il cherche avant tout à renforcer son identité personnelle, donc le pouvoir de ses désirs instantanés. Il prend la pochette des bonbons décorés.

Les deux enfants hébergent la connaissance de Gaïa. Elle n’a aucun pouvoir sur le second, individu fragile qui cherche à garder ce pouvoir pour lui. Individualisme qui se transformera plus tard en groupisme, à mesure qu’il est obligé de tenir compte des cercles sociaux qui l’entourent. Il cherche toujours à privilégier ceux qui sont le plus proche de lui-même. Ses soutiens, les gens qui pensent comme lui, même couleur de peau, etc. Même aversion pour toute règle collective qui cherche à s’imposer à lui. Le groupisme est le regroupement des individus qui cherchent à échapper à l’intérêt supérieur. Ils en reconnaissent l’existence mais pas le pouvoir. Direction barrée.

L’exemple du groupisme antivax

Être groupiste, ce n’est pas simplement être dans l’ignorance des raisons du collectif. Beaucoup de gens suivent des groupistes sans l’être eux-mêmes, parce qu’ils sont mal informés. Par exemple la plupart des non-vaccinés acceptent de recevoir le vaccin dès qu’ils sont assurés de protéger ainsi d’autres personnes. L’intérêt collectif s’est concrétisé. Il prend le pouvoir sans difficulté.

Le vrai groupiste, lui, protège activement son intérêt personnel des raisons collectives. Pour cela, il n’hésite pas à trier les informations, ne retenir que les protectrices. L’antivax se différencie du non-vacciné en rejetant toutes les données qui contredisent sa position. C’est aussi l’amorce du conspirationnisme, qui étiquette ‘complot’ l’opinion contradictoire.

Qui est le complotiste?

‘Complot’ est bien sûr une accusation que chaque opinion peut renvoyer à l’autre. La différence est que le groupiste accorde en priorité sa confiance à lui-même, et par extension au groupe qui épouse ses idées, tandis que le collectiviste fait confiance à ceux que la société désigne comme plus experts que lui, leur transfère son pouvoir.

Cela ne l’empêche pas d’en débattre. C’est seulement une question de priorité. Le point de départ du collectiviste est : « L’opinion de l’expert est supérieure à la mienne ». Pour le groupiste : « Mon opinion est supérieure à celle de l’expert ». Que chaque opinion complote la chute de l’autre n’a donc pas la même valeur. Toujours une affaire de direction, vous l’avez compris.

Tous groupistes?

Ne sommes-nous pas tous groupistes finalement ? Nous le sommes enfants, avec des cercles encore étroits. Peu d’entre nous prendraient la poche de bonbons en vrac par égard pour Gaïa. Avançant en âge, nous acquérons des cercles supplémentaires, mais positionnons toujours le collectif sur le plus lointain qui nous concerne. Il n’est jamais universel. Personne ne se met à la place du cosmos pour savoir si la mort éventuelle de Gaïa serait criminelle du point de vue galactique. Un esprit chagrin pourrait se dire que l’extinction de l’humanité éviterait à d’autres planètes habitables le même sort.

La plupart de nos contemporains positionnent leur collectif à l’échelon de l’espèce humaine, un cercle plutôt exhaustif. Ils apparaissent pourtant groupistes à ceux qui étendent leur compassion aux bêtes et se préoccupent de leurs droits au sein du plus vaste ensemble des animaux. Alors, tous groupistes ?

La frontière avec l’exemple animaliste

Non, pas tous. Nous avons vu précédemment la frontière. Le collectivisme consiste simplement à accepter l’existence d’un cercle quand on en prend connaissance, et adopter ses règles actuelles. Non pas lui transférer les règles que l’on estime personnellement les meilleures pour lui. Cela, c’est l’idéaliste qui le fait. Certes l’idéaliste est le moteur de la construction de nouveaux cercles, mais il n’est pas encore le collectif ; il s’efforce de l’être, en convainquant le plus grand nombre de le rejoindre.

Ainsi les défenseurs des droits des animaux ne peuvent se prétendre plus collectivistes par les autres. Leur idéalisme semble prématuré, voire indécent, quand beaucoup d’humains voient encore leurs propres droits bafoués. Efforts et moyens sont à dédier en priorité à ce problème, jugent la majorité d’entre nous. L’idéal animaliste doit s’harmoniser avec la situation des humains pour devenir un consensus acceptable.

Le groupiste force… pour se protéger

« Mettre sur le même pied plantes et animaux, voilà qui est tout à fait forcé », disait Porphyre, un néoplatonicien. Il faisait allusion à la sensibilité des animaux dont sont dépourvues les plantes. Nous pourrions transposer la sentence aux animaux et humains, mis sur le même pied par les animalistes. Transplantation forcée de sensibilité ! Mais peut-on dire que l’animal n’a aucune sensibilité ? Non. Toute la difficulté est de la faire exprimer. Les animalistes la faussent en l’exprimant en termes humains. Et nous réduisons déjà, dans le terme ‘souffrance’, un très large éventail de nos propres sensations.

Le collectivisme de chacun se définit, au final, comme la fluidité de l’échange entre les différents cercles de nos consciences sociales. Tandis que le groupisme c’est interdire l’entrée à une conscience que nous savons exister mais qui menace notre intégrité identitaire. Nous nous replions alors sur le groupe qui nous protège.

Ouverture, fermeture. Directions inversées pour le collectiviste et le groupiste.

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