Décryptage: l’intention

Comment nos représentations mentales deviennent-elles intentions ?

Pour un scientifique matérialiste, les données sensorielles transformées en schémas mentaux ne sont pas un problème difficile. Les neurones modifient l’arborescence des dendrites et les valeurs synaptiques pour établir un code symbolique des objets présentés aux sens. La vue d’une pomme active un motif spécifique. Le cerveau crée sa réalité virtuelle superposée à la vraie. Ma réalité éprouvée.

A ce stade pourtant, le mental devrait rester simple miroir de la réalité. Représentation passive, comme une caméra se contentant d’enregistrer les images derrière l’objectif. Comment le cerveau prend-il une distance vis à vis de cette réalité pour l’influencer ?

Les configurations neurales ont une inertie importante face à la profusion d’informations déversées quotidiennement par les sens. Elles ne collent pas aux changements aussi fidèlement que la caméra. Les surfaces sensibles ont un rôle équivalent : la rétine réagit finement comme le capteur numérique. Mais par derrière, le destin des signaux devient fort différent. La caméra s’arrête à l’enregistrement des points lumineux. Aucune signification en l’absence d’observateur. Tandis que le cerveau, derrière l’oeil, interprète. Il fabrique l’observateur en temps réel.

Il ne part pas de rien. Réorganiser à chaque instant la complexité des signaux en objets visuels le ralentirait dramatiquement. Son expérience passée lui profite. À la réception des signaux se trouvent des schémas éprouvés par une vie de décryptage. Tatouage identitaire. La personnalité commence dans la manière dont nous percevons la réalité. Manière commune à notre espèce, qui nous sépare ensemble des animaux, puis dont l’affinage nous sépare les uns des autres.

Renversement de l’origine de la réalité

Le cerveau renverse progressivement le générateur de sa réalité. Aux débuts de la vie mentale, les signaux sensoriels gravent les schémas mentaux. Direction dominante mais pas exclusive : la génétique a déjà installé quelques schémas basiques. Avec la maturation la direction s’inverse. Chez l’adulte, les schémas existants se cherchent dans les entrées sensorielles. Ils prédisent notre réalité sensorielle autant qu’ils s’intéressent aux nouveautés. Si notre attention est attirée ailleurs, des objets incongrus passent inaperçus ! La réalité intérieure n’est pas mise à jour.

Nos représentations, initialement inféodées à la réalité sensorielle objective, deviennent indépendantes, en tant que description mais aussi prédiction. Multiples prédictions. De cet écart naît la possibilité d’agir sur la réalité pour la faire correspondre à l’une d’elles. Futur plus avantageux. Le processus contient les paramètres à ajuster pour s’approcher du résultat. La prédiction, volontairement décalée, est devenue intention.

La réalité propriétaire tend à se figer

Certes les schémas continuent à évoluer sous la pression de l’environnement, mais essentiellement là où ils ne sont pas encore compétents. Sont-ils tous accessibles au remodelage ? Le mental est une hiérarchie. Les représentations formées à la base, consolidées en ‘habitudes’, s’enfouissent sous les concepts supérieurs, seuls à rester évolutifs. Le rétro-contrôle de la conscience est faible sur les habitudes. Rééducation aisée chez le très jeune, laborieuse chez le vieux. Ce n’est pas seulement une affaire de plasticité mentale. Les schémas du vieux sont gravés par des décennies d’utilisation. Leur répétition est aussi une sauvegarde.

Nos schémas, devenus intentionnels, tendent à sédimenter avec le temps. Éviter que l’esprit finisse par ressembler à une surface rocheuse, c’est l’exposer aux intempéries. Lectures déstabilisantes, concepts perturbateurs, situations provocatrices, fissurent la gangue de notre esprit, laissant nos intentions s’étoffer perpétuellement.

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