Les rochers pourraient-ils être conscients?

Une conscience partagée?

La variété des réponses reçues par The Guardian amène à cette conclusion : la conscience est la chose la plus partagée et la moins bien comprise par les humains. Et pourtant les réponses ne sont pas que profanes ; on y trouve celle de Philip Goff, un philosophe panpsychique, et de James Sonne, éditeur du MDPI’s NeuroSci journal. Une géologue a répondu aussi ! La vie au contact des pierres fait-elle croire que l’on est plus proche de leur sensibilité ?

Avant de lire ma propre réponse, interrogez-vous : Comment savons-nous que les humains partagent une conscience similaire, en fait ? Nous échangeons quotidiennement avec des êtres qui nous ressemblent, émettent un langage compréhensible, se comportent comme s’ils ressentaient des émotions semblables aux nôtres. En même temps, leur corps est unique, la signification qu’ils donnent aux mots dévie volontiers de la nôtre, et ce qui les émeut est bien spécifique à chacun. Cela suppose qu’ils sont tous différents à l’intérieur comme à l’extérieur. Une conscience “partagée”, dans ces conditions, se limite à un type de phénomène. Et même en se limitant ainsi, il est difficile de dire quel est ce phénomène exactement : l’état d’éveil, la capacité de communiquer, de décider, de s’auto-observer ?

Partons de « Je »

Définir la conscience se révélant arbitraire, il faut procéder autrement. La conscience est en premier lieu une expérience que j’éprouve, et je suppose que d’autres êtres peuvent l’éprouver. Je cherche en fait chez les autres les signes de cette expérience : ils bougent, parlent, décident, réfléchissent avant d’agir. Je définis donc la conscience à partir de ma conscience, je regarde ce qui en est voisin.

Selon la manière dont je m’inclue ou je m’individualise dans le monde, ma définition sera large ou restreinte. Me voyant prolongé dans le comportement des animaux et soucieux de leur sort, je leur étends ma définition de la conscience. Si au contraire mes congénères m’irritent au plus haut point, je tends à penser être le seul individu conscient sur cette planète.

Être solidaire avec un rocher?

Les réponses sur la conscience révèlent ainsi beaucoup de choses sur la psychologie des répondeurs, plutôt que sur le phénomène lui-même. Le trait psychologique mis en exergue est le plus fondamental : voudrais-je me fondre au monde ou m’en émanciper ? J’appelle ce trait le rapport T<>D, soliTaire versus soliDaire. Il permet de dévider toute une personnalité, avec ses choix conceptuels, quand vous l’avez mesuré.

Mais un rocher ? Qui va se sentir fusionné au monde au point d’inclure l’inanimé dans son propre phénomène conscience ? Certes le rocher semble bien loin de ma capacité d’intention. Mais me fondre au monde est supposer que j’en suis partie indissoluble, et alors l’expérience consciente ne peut m’être réservée. La réalité entière doit être consciente.

La fausse émancipation du matérialiste

Ce panpsychisme apparaît totalement saugrenu au matérialiste, qui voit la conscience comme un épiphénomène de l’activité du cerveau. Épiphénomène, illusion, est-ce là l’émancipation du monde dont je parlais à l’instant, à l’opposé du panpsychique qui veut s’y fondre ? Non, c’est seulement une autre manière de s’approprier le monde, de s’y mélanger également. Puisque le matérialiste ne voit pas d’explication à la conscience dans les lois naturelles du monde, il élimine la sienne, tout simplement. Ainsi peut-il appartenir entièrement à cette physique quelque peu tyrannique qui ne lui autorise pas une telle expérience indépendante.

Pour s’émanciper il faut déjà faire partie de…

S’émanciper du monde, c’est dire que ma conscience existe, puisque j’en ai l’expérience directe, sans aucun instrument ni aucune théorie scientifique. C’est dire par défaut qu’elle est unique, puisque je n’ai aucun moyen d’aller dans la tête des autres ou à l’intérieur d’un rocher, qu’il me faudrait en tout cas un intermédiaire et alors il se s’agirait plus d’une expérience directe.

M’émanciper n’est pas me dire isolé du monde mais au contraire que j’en émerge. Quelque chose dans le monde a généré ma conscience. Oui le panpsychique a raison, il existe dans le monde les préliminaires de ma conscience, mais ce n’est pas la mienne. Oui le matérialiste a raison, il n’existe rien dans ses théories physiques qui explique ma conscience, mais elle est là ; ses théories sont forcément incomplètes ou mal interprétées.

Un frémissement

Et le rocher dans tout cela ? Il reste impassible, peu préoccupé par nos dissertations. Ne pourrait-il pas faire un minuscule effort pour nous aider ? N’est-ce pas son sort d’être conscient ou non qui est en jeu ? Le voilà qui se met à frémir, parce que je l’ai un peu poussé. J’ai essayé d’être discret mais cela ne le pare pas d’une grande volonté. Malgré tout il a frémi d’un bloc. Tous ses atomes ont senti la pression, même ceux sur lesquels je n’appuyais pas. Les lois physiques, en restreignant leurs opportunités, en font un tout indépendant du reste de la réalité. Cela suffit-il à créer de la conscience ? L’indépendance est-elle l’expérience ? Cela suffit-il à dire que le rocher n’éprouve pas le monde comme les autres ?

Je peux répondre à coup sûr par la négative si je cherche dans ce rocher une conscience qui ressemble, même très vaguement, à la mienne. Mais simultanément il faut bien qu’il existe dans le monde quelque chose qui génère ma conscience, et mes neurones sont faits de quantons exactement similaires à ceux de ce rocher. Il existe donc, dans son frémissement, quelque chose d’intermédiaire entre ma conscience et l’absence de conscience.

Sortons de la conscience manichéenne

Ce qui a fait le plus de tort à la recherche sur la conscience est certainement son binarisme. Humain: conscience 1. Rocher: conscience 0. À l’évidence nous observons une multitude de nombres intermédiaires. Les animaux supérieurs sont ‘moins’ conscients que nous, les plantes encore moins. Ce ‘moins’ s’adresse à une conscience en fait étrangère, donc difficile à comparer, mais moins complexe, certainement. C’est dans la dimension complexe qu’il est possible de mesurer la conscience, tout en gardant à chaque ‘nombre’ une qualité spécifique, que les autres ne peuvent pas éprouver à sa place.

Le rocher va écoper d’un 0,0000… quelque chose de conscient qui n’est pas grand chose mais qui permet d’asseoir notre propre conscience, ce qui n’est pas négligeable ! Et cela permet d’asseoir ma conscience unique ! La vôtre également. Et celle du rocher, qui en frémit d’aise, alors que je ne l’ai même pas touché cette fois. OK ce doit être une vraie illusion. Mais ma conscience en est propriétaire ! Ce n’est pas ma conscience qui est illusion possédée par un autre cerveau trop matérialiste… Ouf ! Je reste… émancipé.

Et la solution de l’énigme?

Comment cette émancipation consciente se réalise-t-elle depuis les micromécanismes de la physique ? Je viens de relater vers quoi nous conduit l’énigme. La solution est-elle disponible ? Pas officiellement. Mais vous en trouvez une, très complète, dans Surimposium et la synthèse CONSCIENCE.

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